Vous êtes ici : fdroiteSexo.jpg (740 octets)Accueil fdroiteSexo.jpg (740 octets)Jouir, c'est Aimer, Prélude
 

 


Les quatre racines de toutes choses d'abord apprends-les :
Zeus lumineux, Héré porteuse de vie et le seigneur de l'ombre
Et Nestis, qui nourrit de ses larmes les sources des mortels.

Empédocle


 


Prélude

Il ne suffit pas d'être amoureux pour que les sexes produisent des chefs-d'œuvre. Un malentendu considérable entretient des idées fausses à propos du bonheur et du plaisir, en affirmant que la Nature a pourvu la sexualité humaine de qualités propres à la magnifier sans efforts. En vérité, ce qui est naturel c'est d'être récompensé dans les limites du service rendu à la survie de l'espèce. D'instinct, le coït est convoité parce qu'on en éprouve un besoin vital et qu'on parvient à en jouir un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout. Ce salaire minimum suffit habituellement à avoir bêtement envie de recommencer. Les corps sont donc excités avant tout par nécessité et par devoir, et, faut-il le rappeler, mus par des stéréotypes communs à la plupart des primates. Si la pulsion de procréation place les sexes sous sa tutelle, elle rappelle aussi combien la part du singe est intimement mêlée à nos appétits d'orgasmes. Ainsi, à l'état brut, sans raffinement et souvent sans consentement mutuel, jouir c'est exploiter la sexualité pour ce qu'elle est : un corps à corps brutal et inesthétique. Ses empreintes archaïques - matière vivante mais pierre brute à polir - sont pourtant à la base de la vie sexuelle des populations anonymes dont elles conditionnent les traditions. Comment franchir les bornes de cette bonne marche des organes ? Comment rendre plus intelligent, c'est-à-dire plus humain, un comportement aussi bestial ? Comment tirer des peaux en sueur quelque chose d'autre qu'un rassasiement charnel ? En inventant le dégoût et la faute.

En principe, il y a bien longtemps que l'humanité est épouvantée par la puissance de ses propres pulsions sexuelles ; n'a-t-elle pas eu horreur de tous temps de leur pouvoir subversif ? L'invention des tabous n'est-elle pas avant tout une manière de juguler les risques de désordre collectif ? Même effarement, à titre individuel, face à la discordance entre la "bêtise" de l'orgasme et le besoin tout aussi inné de liturgie ! C'est l'intrusion dans le champ de la sexualité du religieux - compris ici dans le sens le plus universel du terme - qui va bouleverser la donne originale en créant une morale capable d'endiguer la violence des sexes. Toute culture parvenue à maturité s'emploie ainsi à convoquer son patrimoine de mythes fondateurs afin de codifier, entre autre tâche, les rapports entre sexes. Penser l'Homme et le monde dans lequel il évolue obsède toute civilisation. Malgré la diversité des représentations et des systèmes de valeurs qui se succèdent tout au long de son histoire, c'est la même perspective idéologique qui fait face au réel. En ce qui nous concerne, depuis Augustin, c'est-à-dire plus de seize siècles, ne nous enseigne-t-on pas trois lectures simultanées de l'être humain : corporalis, intellectualis et spiritualis ? Pour ce qui est de la sexualité, la cohabitation du corps, de l'intelligence et de l'âme crée des tensions permanentes, parfois insupportables, que la théologie ne parvient pas à juguler par le seul recours à la foi et aux Livres. Le héros mythique omniprésent, capable d'apaiser ces antagonismes, de favoriser à la fois la procréation et le romantisme, c'est l'amour. Plus que toute autre religion monothéiste, la chrétienté a "sacralisé" l'amour, offrant au fidèle un alibi idéal pour dissiper la hantise de la luxure, et servir de pont entre la félicité purement charnelle et le divin… L'art d'aimer s'inscrit en Occident dans le registre du sacré. Mais si l'amour conjugal lève l'hypothèque du péché, il résout aussi le problème de la promiscuité des corps. C'est par amour, au nom de l'amour, que des êtres parfaitement étrangers l'un à l'autre vont partager des activités physiques relativement répugnantes. L'histoire de la pudeur est omniprésente dans l'évolution des mœurs sexuelles. Les couples doivent toujours faire face au péril de la nudité et, aujourd'hui comme hier aux souillures des corps qui suent. L'amour est l'appareil de neutralisation du dégoût, et il convient de montrer comment le dégoût est une constante structurelle de la sexualité.

Enfin, pour comprendre comment les collectivités humaines rationalisent ce paradoxe - jouir à la zone frontière entre l'épouvante de l'impureté et idéalisation symbolique des sexes - il faut entrer dans le système de représentations qu'elles ont toutes imaginé pour en supporter l'effroi : l'érotisme. C'est la fonction érotique qui est chargée de combler cette angoisse du vide d'une existence sans autre finalité que sa propre disparition… L'érotisme devient donc avec la prière le viatique nécessaire au long voyage initiatique qui peut conduire à l'essentiel : un jeu de cache-cache avec la mort. En pratique, l'érotisme est une fonction de transgression, de domestication contre-nature de la chair et des émotions, une alternative minutieusement disciplinée des passages à l'acte. Jouir c'est aimer. Ce slogan est la devise de l'érotisme. Mais préambule incontournable avant de poursuivre : tomber d'accord sur le choix du vocabulaire. Distinguer l'orgasme, de la jouissance, est absolument fondamental. "Aboutir à l'orgasme" - dérivé de l'orgasmos d'Hippocrate - c'est atteindre l'acmé de l'excitation réflexe physiologique, l'apogée des sensations génitales, une "technologie" neurologique sans état d'âme, un des plus hauts sommets de la bonne santé des organes. C'est tout. Jouir - altération du latin classique gaudere, se réjouir intérieurement - c'est éprouver, au sens poétique du terme, le plus intense des plaisirs et le redouter à la fois, c'est accéder au summum de la joie et se sentir menacé par la crainte de la faute, c'est être en mesure d'avoir un orgasme et d'anticiper sa punition… Les singes de jouissent pas - attendu qu'ils possèdent peut-être de quoi ressentir un orgasme réflexe - parce qu'ils n'ont pas de fonction érotique. Etre humain, c'est aimer pour jouir, c'est-à-dire posséder et détruire l'objet de sa pulsion orgastique. Dans ces conditions, ce n'est pas la sexualité qui est subversive, puisqu'on lui doit la vie, c'est la jouissance. En découvrant sa libido, poussé par un besoin vital de donner du sens à tout ce qui l'émeut, homo sapiens invente immédiatement sa répression, il y a quarante mille ans, peut-être plus. Au commencement de cette généalogie des orgasmes interdits il y a donc le verbe. C'est le langage qui, si l'ose dire, incarne les corps et métamorphose les sexes au travers d'une rhétorique au symbolisme pathétique.

La promesse d'une libération sexuelle est donc un leurre. Aux forces politiques qui l'entravent s'ajoutent des contraintes psychologiques qui assujettissent les plaisirs à leur châtiment. Mais précisément, si l'intelligence censure les corps, elle permet aussi d'apprendre à tricher et de composer un art de jouir qui enfouisse la sexualité sous la peau, au contact des ténèbres de l'imaginaire, aux prises avec la fascination effrayante du dégoût.