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Les quatre racines de toutes choses d'abord apprends-les :
Zeus lumineux, Héré porteuse de vie et le seigneur de l'ombre
Et Nestis, qui nourrit de ses larmes les sources des mortels.
Empédocle
Prélude
Il ne suffit pas d'être amoureux pour que les sexes produisent des
chefs-d'œuvre. Un malentendu considérable entretient des idées fausses
à propos du bonheur et du plaisir, en affirmant que la Nature a pourvu
la sexualité humaine de qualités propres à la magnifier sans efforts.
En vérité, ce qui est naturel c'est d'être récompensé dans les limites
du service rendu à la survie de l'espèce. D'instinct, le coït est
convoité parce qu'on en éprouve un besoin vital et qu'on parvient à en
jouir un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout. Ce salaire minimum
suffit habituellement à avoir bêtement envie de recommencer. Les corps
sont donc excités avant tout par nécessité et par devoir, et, faut-il
le rappeler, mus par des stéréotypes communs à la plupart des
primates. Si la pulsion de procréation place les sexes sous sa
tutelle, elle rappelle aussi combien la part du singe est intimement
mêlée à nos appétits d'orgasmes. Ainsi, à l'état brut, sans
raffinement et souvent sans consentement mutuel, jouir c'est exploiter
la sexualité pour ce qu'elle est : un corps à corps brutal et
inesthétique. Ses empreintes archaïques - matière vivante mais pierre
brute à polir - sont pourtant à la base de la vie sexuelle des
populations anonymes dont elles conditionnent les traditions. Comment
franchir les bornes de cette bonne marche des organes ? Comment rendre
plus intelligent, c'est-à-dire plus humain, un comportement aussi
bestial ? Comment tirer des peaux en sueur quelque chose d'autre qu'un
rassasiement charnel ? En inventant le dégoût et la faute.
En principe, il y a bien longtemps que l'humanité est épouvantée par
la puissance de ses propres pulsions sexuelles ; n'a-t-elle pas eu
horreur de tous temps de leur pouvoir subversif ? L'invention des
tabous n'est-elle pas avant tout une manière de juguler les risques de
désordre collectif ? Même effarement, à titre individuel, face à la
discordance entre la "bêtise" de l'orgasme et le besoin tout aussi
inné de liturgie ! C'est l'intrusion dans le champ de la sexualité du
religieux - compris ici dans le sens le plus universel du terme - qui
va bouleverser la donne originale en créant une morale capable
d'endiguer la violence des sexes. Toute culture parvenue à maturité
s'emploie ainsi à convoquer son patrimoine de mythes fondateurs afin
de codifier, entre autre tâche, les rapports entre sexes. Penser
l'Homme et le monde dans lequel il évolue obsède toute civilisation.
Malgré la diversité des représentations et des systèmes de valeurs qui
se succèdent tout au long de son histoire, c'est la même perspective
idéologique qui fait face au réel. En ce qui nous concerne, depuis
Augustin, c'est-à-dire plus de seize siècles, ne nous enseigne-t-on
pas trois lectures simultanées de l'être humain : corporalis,
intellectualis et spiritualis ? Pour ce qui est de la sexualité, la
cohabitation du corps, de l'intelligence et de l'âme crée des tensions
permanentes, parfois insupportables, que la théologie ne parvient pas
à juguler par le seul recours à la foi et aux Livres. Le héros
mythique omniprésent, capable d'apaiser ces antagonismes, de favoriser
à la fois la procréation et le romantisme, c'est l'amour. Plus que
toute autre religion monothéiste, la chrétienté a "sacralisé" l'amour,
offrant au fidèle un alibi idéal pour dissiper la hantise de la
luxure, et servir de pont entre la félicité purement charnelle et le
divin… L'art d'aimer s'inscrit en Occident dans le registre du sacré.
Mais si l'amour conjugal lève l'hypothèque du péché, il résout aussi
le problème de la promiscuité des corps. C'est par amour, au nom de
l'amour, que des êtres parfaitement étrangers l'un à l'autre vont
partager des activités physiques relativement répugnantes. L'histoire
de la pudeur est omniprésente dans l'évolution des mœurs sexuelles.
Les couples doivent toujours faire face au péril de la nudité et,
aujourd'hui comme hier aux souillures des corps qui suent. L'amour est
l'appareil de neutralisation du dégoût, et il convient de montrer
comment le dégoût est une constante structurelle de la sexualité.
Enfin, pour comprendre comment les collectivités humaines
rationalisent ce paradoxe - jouir à la zone frontière entre
l'épouvante de l'impureté et idéalisation symbolique des sexes - il
faut entrer dans le système de représentations qu'elles ont toutes
imaginé pour en supporter l'effroi : l'érotisme. C'est la fonction
érotique qui est chargée de combler cette angoisse du vide d'une
existence sans autre finalité que sa propre disparition… L'érotisme
devient donc avec la prière le viatique nécessaire au long voyage
initiatique qui peut conduire à l'essentiel : un jeu de cache-cache
avec la mort. En pratique, l'érotisme est une fonction de
transgression, de domestication contre-nature de la chair et des
émotions, une alternative minutieusement disciplinée des passages à
l'acte. Jouir c'est aimer. Ce slogan est la devise de l'érotisme. Mais
préambule incontournable avant de poursuivre : tomber d'accord sur le
choix du vocabulaire. Distinguer l'orgasme, de la jouissance, est
absolument fondamental. "Aboutir à l'orgasme" - dérivé de l'orgasmos
d'Hippocrate - c'est atteindre l'acmé de l'excitation réflexe
physiologique, l'apogée des sensations génitales, une "technologie"
neurologique sans état d'âme, un des plus hauts sommets de la bonne
santé des organes. C'est tout. Jouir - altération du latin classique
gaudere, se réjouir intérieurement - c'est éprouver, au sens poétique
du terme, le plus intense des plaisirs et le redouter à la fois, c'est
accéder au summum de la joie et se sentir menacé par la crainte de la
faute, c'est être en mesure d'avoir un orgasme et d'anticiper sa
punition… Les singes de jouissent pas - attendu qu'ils possèdent
peut-être de quoi ressentir un orgasme réflexe - parce qu'ils n'ont
pas de fonction érotique. Etre humain, c'est aimer pour jouir,
c'est-à-dire posséder et détruire l'objet de sa pulsion orgastique.
Dans ces conditions, ce n'est pas la sexualité qui est subversive,
puisqu'on lui doit la vie, c'est la jouissance. En découvrant sa
libido, poussé par un besoin vital de donner du sens à tout ce qui
l'émeut, homo sapiens invente immédiatement sa répression, il y a
quarante mille ans, peut-être plus. Au commencement de cette
généalogie des orgasmes interdits il y a donc le verbe. C'est le
langage qui, si l'ose dire, incarne les corps et métamorphose les
sexes au travers d'une rhétorique au symbolisme pathétique.
La promesse d'une libération sexuelle est donc un leurre. Aux forces
politiques qui l'entravent s'ajoutent des contraintes psychologiques
qui assujettissent les plaisirs à leur châtiment. Mais précisément, si
l'intelligence censure les corps, elle permet aussi d'apprendre à
tricher et de composer un art de jouir qui enfouisse la sexualité sous
la peau, au contact des ténèbres de l'imaginaire, aux prises avec la
fascination effrayante du dégoût.
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