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Histoire de la sexologie contemporaine 

les pionniers du XX° siècle

 

A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la création de la Société Française de Sexologie Clinique, dont il a été l'un des fondateurs, Jacques Waynberg retrace les événements qui ont permis l'émergence d'une approche scientifique de la sexualité, dès la seconde moitié du XIX° siècle. Ce rappel, d'une étape peu connue des racines germaniques de la sexologie moderne, n'est pas seulement d'ordre documentaire : il s'agit de monter qu'entre deux dates symboliques, 1894 et le 6 mai 1933, s'est construite l'apogée d'une conception véritablement humaniste de cette discipline.

Malheureusement, après la seconde guerre mondiale, 20 ans après la ruine des pionniers, l'impérialisme culturel des Etats-Unis impose un modèle de sexologie médicale oublieuse de son histoire et de ses martyrs,   corporatiste, politiquement aphone !

 L'avenir dira si l'essence même de la sexologie n'implique pas au contraire pour se perpétuer, un retour aux sources idéologique qui l’on fondée, un militantisme au moins aussi engagé dans le débat social que l’ambition de guérir qui lui sert d’emblème aujourd’hui…

 

La "question sexuelle" est avant tout une question de société

L'évolution des sciences dites "humaines" à la fin du XIXè siècle, a radicalement gauchi les courants d'idées et de recherches concernant la question sexuelle, déjà ébranlés par la période révolutionnaire.  A cet égard, on peut prétendre qu'entre 1891 et 1905 - date de la publication des Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud (1856-1939) - on assiste au renforcement spectaculaire du nouveau style d'approche des problèmes que soulèvent depuis toujours la conjugalité et la volupté. Garant en effet de nouvelles aspirations véritablement scientifiques, cet axe novateur d'observations et d'ébauches théoriques s'appuie sur une idéologie "individualiste", nourrie de laïcité et d'humanisme. Dans un climat orageux de pleine mutation économique et industrielle, le savoir sur le sexe n'est plus seulement utile à garantir la consommation du mariage et l'assistance morale et spirituelle des individus, mais devient prétexte à traiter de leur liberté et de leur émancipation. La naissance de la sexologie en tant que consensus interdisciplinaire pour plancher sur la sexualité, porte ainsi les traces d'intentions subversives, désireuses de rompre le contrat qui lie depuis toujours, dans une communauté d'intérêts démagogiques, les médecins et les religieux... aux pouvoirs politiques.

Ivan Bloch (1872-1922) est un auteur majeur de l'époque, qui participe du courant de pensée innovant d'une Sexualwissenschaft (littéralement science de la sexualité), qu'il va formaliser en 1906 dans l'ouvrage fondateur de notre discipline Das Sexualleben unserer Zeit. Son engagement s'inscrit dans le prolongement des premiers textes d'Albert Moll des années 1890, dans une optique de "lutte de classes", et participe ainsi directement à l'itinéraire dogmatique du Marxisme.

Capitalisme et morale bourgeoise : même combat, à commencer par la question homosexuelle. Moll (1862-1939) donc, puis Magnus Hirschfeld (1868-1935) plantent ici le décor d'une sexologie militante et anti-conformiste, vouée avant la lettre à proclamer la dimension éthique d'une exclusion venant accompagner celle déjà manifeste d'ordre économique, l'exclusion pour comportement sexuel "asocial". Ainsi en 1897, indigné par  le procès intenté pour "pédérastie" à l'écrivain irlandais Oscar Wilde (1854-1900), Hirschfeld fonde un groupe de pression, le Wissenschaftich-humanitäres Komitee, dont l'objectif premier consiste à obtenir l'abolition de l'article 175 du code pénal allemand, discriminatoire à l'encontre des homosexuels.

Une des racines de notre histoire, et non des moindres, est donc inscrite en termes de contre-pouvoir face aux tenants d'une psychiatrie aveuglée par la question de la "perversion", et d'un pouvoir judiciaire à l'écoute d'une classe dominante aussi triomphante qu'hypocrite.

Ce militantisme méthodique et ambitieux, qui va trente années durant infléchir les mentalités - démontrant même sa “ modernité" dans sa capacité à résister aux tentations misogynes (natalistes) de l'après-guerre 14-18 - est, tout bien pesé, une aventure intellectuelle initiée par un quarteron de médecins juifs allemands et autrichiens. Même s'il faut placer en tête de cet objectivisme naturaliste tant invoqué par ces pionniers, l'œuvre de l'anglais et protestant Henry Havelock Ellis (1859-1939), les faits historiques parlent d'eux-mêmes : la contribution juive à l'instauration et au développement de la sexologie contemporaine entre à l'actif de la pensée judaïque d'expression germanique, et en exhibe à la fois le génie et la vulnérabilité.

 

L'utopie réformatrice et universaliste

Mais que peuvent avoir en commun Bloch, Moll, Hirschfeld et Max Marcuse (1877-1963) qui les soutient au début avant de rompre en 1913 à cause de la vanité de Wilhelm Fliess, Hélène Stocker, puissante égérie du collectif, militante audacieuse pour la “ cause des femmes ”, le viennois Friedrich Salomo Krauss (1859-1938) qui publie un travail encore inégalé sur le folklore sexuel dans sa revue “ Anthropophyteia ”, Albert Eulenbourg (1840-1917) qui engage son prestige d'universitaire en présidant dès sa fondation le 21 février 1913 la première Arztliche Gesellschaft für Sexualwissenschaft und Eugenik (Société médicale de sexologie et d'eugénisme) ou encore Wilhelm Stekel (1868-1940) dont la réflexion fait lien avec le mouvement psychanalytique débutant…?  Leur dénominateur commun est d'ordre scientifique, tous simultanément engagés dans une "relecture" méthodique de la sexualité, dans l'espoir d'en formuler enfin objectivement les concepts fondateurs. Mais surtout, fait essentiel et bien sous-estimé, cette brigade internationale est habitée par un désir de réforme sociale d'inspiration marxiste… imbriquée à des degrés divers dans l'affirmation de sa "judaïté".

A l'origine en effet, plus des trois-quarts des effectifs de ces bouillonnants cénacles sont d'origine juive. Hasard ou nécessité ?

Il y a une évidence remarquable : l'exutoire des tabous religieux hébraïques se révèle depuis le XIX° siècle dans la pensée médicale moderne par une prédisposition à dissoudre l'épouvante qu'inspirent la femme et l'amour dans la pratique de la gynécologie et de la psychiatrie. Catharsis qui prolonge et s'appuie évidemment sur l'exemple des grands médecins érudits du Moyen Age : Judas Ha-Levi, Abraham Ibn Ezra, Maimonide, Gersonide, Ibn Caspi... piliers d'un mode de pensée globale, pluridisciplinaire, modèle de l'expression laïque et du judaïsme.

L'engouement, que l'on peut dire massif, de ces intellectuels juifs de langue allemande pour cette "volonté de savoir" sur le sexe - mais aussi pour tenter d'influencer les jeux des pouvoirs démagogiques qui empiètent sur l'espace des libertés individuelles - est symptomatique d'une empreinte culturelle typiquement juive. Présente dans toutes les sciences humaines, de la philosophie à l'économie politique, j'appellerais cet insigne identitaire : l'utopie universaliste.

L'histoire de la contribution juive aux fondations de la sexologie ne peut se comprendre sans faire référence à cette force attractive, aussi généreuse que périlleuse, ce devoir d'ingérence "humanitaire", sous couvert d'un idéal humaniste.

 

 

L'attentat du 6 mai 1933

 La sexologie est une discipline martyre, anéantie par la dictature. Fallait-il un destin aussi tragique pour prouver a posteriori que son domaine d'étude est définitivement tabou, que ses édiles sont politiquement suspects s'ils contestent les montages démagogiques - la "paix royale" qui est accordée aux sexologues actuels laisse penser que leurs gesticulations sont bien inoffensives - que les défaites de l'amour passent au second plan derrière les questions de procréation et de filiation qui sont un domaine réservé aux politiques et aux religieux ?

Trois mois se sont écoulés depuis l'arrivée de Hitler au pouvoir. L'un des premiers gestes symboliques du nazisme triomphant est donc d'éliminer immédiatement tout risque subversif, toute trace de concurrence idéologique quant à la définition de l'identité nationale. A l'évidence, la popularité, l'aura internationale, la tendance ostentatoire à sympathiser avec les communistes, la masse énorme de documents rassemblés - étaient-ils aussi compromettants pour les nouveaux maîtres de Berlin ?- dénoncent et condamnent irrémédiablement l'Institut de Sexologie créé par Hirschfeld à Berlin en 1919.

Le 6 mai 1933, l'hôtel du Prince Hatzfeld qu'occupe l'Institut, avec sa bibliothèque, ses laboratoires, son dispensaire, est attaqué, pillé et  "mis sous-scellés" : les livres et les archives qui ont échappé à la “ "perquisition" rejoignent le dramatique autodafé du 10 mai qui marque le départ de l'incroyable entreprise d'épuration culturelle nazie. Si les liens qui rapprochent, et font donc s'opposer violemment, l'utopie de  Mein Kampf  de l'utopie marxiste ont déjà été étudiés, si l'on sait reconnaître à partir du discours de Hitler du 5 septembre 1934 les fondations du "génocide culturel" qui  va embraser tous les secteurs du savoir et de l'Art, on n'a pas suffisamment commenté, je crois, les vagues de dénigrements, d'agressions et de menaces qui débutent dès les années 20, pour aboutir en quelques semaines en 1933 à la  liquidation  pure et simple de la sexologie.

L'épuration a été trop efficace, le silence des chefs de file trop immédiatement total, la disparition des "pièces à conviction" et des livres trop radicale, pour ne pas voir dans cette purge quelque chose d'autre qu'un règlement de compte avec la culture "petit bourgeois" face à l'effigie de "l'homme nouveau". Certes, les courants de pensée de gauche deviennent du jour au lendemain  des "preuves" de trahison intolérable aux yeux du nouveau pouvoir ; on ose enfin signaler aujourd'hui aussi que cette désobéissance civique est jugée inadmissible parce qu'elle débouche sur  un affrontement direct avec l'église catholique - notamment sur la question (déjà) de l'avortement - qui a tant agi en faveur du succès électoral du national-socialisme…malgré tout, l'essentiel n'est pas là, l'analyse d'un naufrage si brutal doit être plus réfléchie, et porte sur trois points.

Tout d'abord, si la destruction de l'Institut de Hirschfeld provoque un coup si fatal au mouvement sexologique c'est parce que son essaimage est encore insignifiant. Le drame  se déroule dans une quasi-indifférence au-delà des frontières allemandes, comme s'il ne s'agissait que d'une affaire "germano-germanique", et non d'enjeux de portée universelle. Autrement dit, le microcosme juif pangermanique qui a institué la sexologie moderne en a été également le fossoyeur, victime d'une guerre de religion tout autant que d'une censure préventive de la menace communiste, mais surtout de son égocentrisme qui en a limité trop longtemps la "mondialisation". 

En second lieu, si cet épisode des brutalités anti-sémites s'est déroulé à outrance c'est aussi parce que les nazis n'avaient rien à perdre en anéantissant une profession politiquement subversive. Même attentat contre l'intelligentsia juive quelques années plus tard avec l'Anschluss de 1938 : l'annexion de l'Autriche interrompt le cours de l'histoire de la psychanalyse, dont le pouvoir n'avait que faire pour sauver les apparences… Par contre, divers courants de psychologie clinique s'inscrivent plus utilement dans l'appareil de propagande comme des outils démagogiques à sauvegarder. En septembre 1933 se constitue une "Société générale allemande de médecine psychothérapeutique" membre d'une organisation internationale placée alors sous l'autorité de Carl Gustav Jung (1875-1961). C'est en nommant à sa tête le neuropsychiatre Matthias Heinrich Göring que la psychothérapie allemande allait sauver sinon son honneur du moins quelques acquis, puisque son nouveau timonier n'était autre que le propre cousin de Hermann Göring, Ministre de l'Air du Reich…

Enfin, outre l'isolement et le racisme, la sexologie ne s'est trouvé aucun allié en Europe pour voler à son secours. Même en Amérique, l'arrivée des sexologues fuyant les persécutions ne favorise un regain d'intérêt vraiment significatif que dans les années 1950. "L'image" de la sexologie d'avant-guerre est en effet entachée de mauvaise conscience. Dans la logique des thèses néo-malthusiennes du début du siècle, traversée par les courants de pensée "hygiénistes" favorables à la contraception et l'avortement, ses pionniers sont soupçonnés d'avoir forgé elle-même les arguments théoriques qui allaient être utilisées pour légitimer le concept de "purification ethnique" qui va conduire au génocide. Il faudra attendre l'émergence d'une "révolution culturelle" libérale aux Etats-Unis pour que les milieux intellectuels réhabilitent une forme mineure et inoffensive de sexologie : la sexologie clinique, d'inspiration comportementaliste et hédoniste.

Née d'une combativité solidaire des minorités sexuelles, la sexologie sombre 40 ans plus tard pour s'être elle-même constituée en minorité subversive, face à la poussée du totalitarisme dont elle a à son insu esquissé l'appareil dogmatique. Un nouveau jalon d'une quarantaine d'années vient de s'écouler depuis la restitution d'un droit de parole sensée sur le sexe ; mais son éloignement des astreintes d'ordre culturel, son ignorance des coercitions économiques, son refus d'engagement politique, ne font-ils pas courir de risque d'une nouvelle éclipse de la sexologie, dissoute, méconnaissable, délayée dans une pratique médico-sociale du bonheur ? Comme si l'amour n'était qu'une maladie sexuellement transmissible, parmi tant d'autres…

Jacques Waynberg


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