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L'IMAGE PORNOGRAPHIQUE

 

Le thème de la Pornographie s'impose à toute réflexion sur la sexualité depuis une vingtaine d'années, mais il s'est déployé uniquement dans une perspective négative, mettant l'accent sur l'obscénité et la censure. En réalité, ni le public, ni les auteurs, ne sont disposés dans les années 60 et 70 à se remettre en question et à discréditer leur accession à une "liberté des mœurs" si convoitée. Car la pornographie, que je vais tenter de rétablir dans son authenticité, ne transmet pas qu'un déballage outrageant d'obsessions, elle est en mesure de détourner les masses populaires de leur récente adhésion au "mythe" libéral d'une sexualité enfin sans tutelle : la pornographie est en effet la preuve irréfutable du leurre par lequel toute révolution sexuelle se trouve interdite.  En la reléguant au banc des fléaux sociaux, chacun peut s'estimer heureux d'être dispensé de voir les choses en face. Les moins analphabètes d'entre nous y ajoutent un couplet qui aggrave l'inintelligibilité de l'écriture pornographique, en lui opposant l'"érotisme" et ses lettres de noblesse universelle. C'est un faux problème. L'érotisme graphique -et non celui que je signale dans la séduction et la caresse- ne fait souvent qu'escamoter le désir, en obéissant simplement à des règles d'écriture différentes, tributaires d'une esthétique conventionnelle, et d'un idéalisme marqué par une chasteté toute chrétienne. L'Art n'y trouve pas toujours son compte. L'opposition entre la pornographie et l'érotisme est donc essentiellement stratégique -je veux dire franchement démagogique- faisant circuler l'idée fallacieuse d'une "double" sexualité, l'une louable et libérée, l'autre pas et appromante. A vrai dire, rien n'a changé depuis des siècles, hormis la hardiesse des propos, puisqu'il s'agit toujours de savoir calculer ses risques et ne pas franchir imprudemment le seuil de l'interdit et du pêché. La morale contemporaine fait croire au public qu'elle est en mesure de s'adapter à ses aspirations en tolérant un érotisme à ciel ouvert, mais cet érotisme-là (que l'on songe à la publicité par exemple) n'est légitimée que par sa conformité aux courants de consommation et de rendement idéologique. De telles images ne sont pas menaçantes. La pornographie est à l'inverse une exacerbation d'une trivialité moralement intolérable, mais elle est surtout par les racines qu'elle partage avec la prostitution, le symptôme inavouable et paradoxal de la répression sexuelle.

 

 

                   L'ordre moral a donc emprunté deux mécanismes idéologiques pour masquer la signification du "boum" pornographique de ces dernières années : la dérision et la honte. En prenant à la légère un mouvement de masse, il est vrai qu'on a plus de chances de le conjurer ; en culpabilisant la clientèle des nouveaux "lieux de débauche",  on lui fait porter, et à elle seule, la responsabilité de ses appétits. En fait, ce n'est pas au travers d'un jugement moral ou d'une banalisation hypocrite qu'il faut observer aujourd'hui la pornographie, mais avec, on s'en doute, une objectivité scientifique. Or, mises à pat les anecdotes touristiques ou grivoises qui ne rebutent ni la prolifération des "sex-shops" et des salles de cinéma "classées X", ni la publicité outrancière faite aux revues et gadgets, annonces et vidéogrammes, peu de réflexions sereines viennent apporter quelque lumière sur cette question. En première instance, la pornographie peut être étudiée à partir de trois plans d'accès différents : sa fonction tout d'abord, à savoir ses rapports avec la jouissance et l'image de la femme ; sa commercialisation ensuite, et notamment ses soubassements liés au banditisme et au proxénétisme internationaux ; son écriture enfin, qui perpétue de générations en générations l'efficacité "technique" du document pornographique proprement dit. Je dois dire que par nécessité et par goût, je laisse aux sociologues et aux policiers le soin de faire part de leur opinion sur les deux premiers points, et que je vais affronter le troisième.

 

                   Peu d'auteurs, que je sache, ont dépassé le niveau de la "chronique de mœurs" en voulant rendre compte de ces formes dévoyées de conspiration contre l'amour et le mariage. Les a-t-on assez ridiculisées ces clientèles de vilains smicards de l'excitation cinématographique, sans constater combien leur assiduité ne fait en somme que perpétrer l'usage de la femme prostituée. Or, ce qu'il y a d'extraordinairement ambigu dans l'impunité dont jouissent apparemment nombre formes modernes de prostitution, c'est que l'on évite ainsi, je l'ai dit, la confrontation directe avec les lacunes d'une société qui encouragent la permissivité, mais qui n'est pas, qui ne sera jamais permissive. C'est donc bien la répression sexuelle qui constitue la toile de fond sur laquelle s'agite la foule, en ombres chinoises, chauffée à blanc par la promesse d'une "modernité" bien candide, une toile de fond sur laquelle s'imprime comme une énorme affiche publicitaire, la création pornographique. En d'autres termes, le cadre de vie évolue, mais pas les mentalités : l'agitation lubrique agace les esprits, mais elle n'érode aucune des principaux tabous qui gouvernent la vie quotidienne. Il y a donc une masse de laissés-pour-compte, de naïfs, de jouisseurs, qui a cru à l'avènement d'une ère nouvelle et qui découvrant la rigidité inamovible des préjugés alimente le commerce de la sexualité de substitution. Quand le vin est tiré, il faut le boire. Le simulacre est ainsi le motif et l'un des principaux codages de la création pornographique, le second étant la béance de l'image féminine.

 

                   LE PRINCIPE DE SUBSTITUTION

 

                   L'analyse de "toute" la production pornographique aboutit à édifier une sémiologie (étude scientifique des signes et de leur signification domine en premier lieu un principe de simulation : la voracité sexuelle masculine doit être représentée satisfaite de façon complète et spectaculaire en effet, de telle sorte que jamais n'y soit même soupçonnée la possibilité d'une quelconque défaillance. Sans érection, l'image pornographique n'existe pas. C'est un lieu commun que de rappeler que la simulation est au centre des transactions sexuelles offertes par la prostituée, un "semblant de jouissance" qui est même nécessaire au bon fonctionnement du marché de l'offre et de la demande. Ce qui différencie cependant la prostitution de la pornographie, c'est précisément le passage à l'acte ; même partiel, même ambigu, le contact sexuel exalte dans la prostitution l'efficacité symbolique du coït comme actualisation du désir et de la "puissance" virile. Là où la prostitution met le client dans l'obligation d'agir, la pornographie signe une exemption de service : en tant que spectacle, la pornographie est l'exonération du passage à l'acte, une filiale malicieusement dégradante de la prostitution. Le leurre qu'entretient le racolage de la prostituée représente peut-être une forme désenchantée de la séduction, mais c'est une réponse à la demande de chimères dont veut se convaincre le client, c'est un trompe-l’œil, mais c'est du "vécu". Dans la pornographie, l'excitation vient à l'inverse, de la perception délicieuse d'un "supposé-vécu", d'une substitution d'interprète : ici le client n'est plus l'acteur, mais le spectateur d'un scénario composé à l'intention de ses phantasmes les plus simplistes : phantasmes de dominance virile, de performance érectile, de polygamie, de voyeurisme... de quoi étancher le désir pour quelques heures, en projetant à l'écran par jolies filles et beaux garçons interposés, tout ou partie de ses propres pulsions, manifestement entravées par la timidité, la solitude, l'inhibition ou la mésentente conjugale. La pornographie est une liturgie du triomphe sexuel masculin.

                   Liturgie est le terme le plus explicite, car il implique le double fonctionnement de subversion spéculative d'une part -une sorte de travail très symbolique, d'effort purement intellectuel de "sublimation" de la frustration et de la honte- et d'une pratique également très codifiée de la jouissance, composée autour de la masturbation. C'est la masturbation qui fait le mieux "fonctionner" l'expérience pornographique, qui en constitue la principale récompense. Mais c'est aussi cet "auto-érotisme" retranché dans la solitude et le silence, qui donne cette tonalité un peu tragique à la pornographie, prouvant en effet que la substitution condamne l'éjaculation à n'être qu'un épanchement à l'état brut, une liquidation. C'est aussi pour certains, qui n'ont d'après eux aucun autre recours pour faire survivre un simulacre de sexualité, l'indice le plus troublant de l'aggravation récente de la répression sexuelle. Le libéralisme sexuel du discours social actuel est surchargé de messages falsifiés : la virilité est simultanément sollicitée et trahie. S'esquiver, prendre le contre-pied, c'est faire appel alors pour "rester un homme" à des intérimaires du dépannage pulsionnel qui ont la réputation de neutraliser sur le champ le besoin de jouir.

 

 

                   LE PRINCIPE DE BEANCE DU CORPS FEMININ

 

                   Bien que les femmes ne se disent pas pour certaines, indifférentes à la consommation de documents audiovisuels pornographiques, leur effectif est insignifiant si l'on considère avec moi comme principal critère d'évaluation l'assiduité de la clientèle et non pas des rencontres occasionnelles avec l'univers prostitutionnel. Dans ces conditions, la cohérence, l'uniformisation (on peut même parler de "standardisation") de la production pornographique n'est pas une surprise, elle est conçue et réalisée pour être consommée par les hommes. Je viens de montrer que ces produits doivent être conformes à un principe d'économie -économie de la séduction, économie de temps, économie de risques, économie d'échecs- il me reste à en lire les principales règles d'écriture, à rechercher à partir des si nombreux exemples qui sont proposés par le marché, la grammaire et l'orthographe pornographiques.

 

                   Pour la clientèle hétérosexuelle que je prends seule à témoin ici, c'est donc l'image de la femme qui est toujours au centre de la mise en scène, et c'est une évidence que d'observer que cette féminité-là est une caricature, un "faux". Toute représentation de la femme qui n'en donnerait pas l'assurance d'être un "objet sexuel" ne serait pas du domaine pornographique. Il va de soi que l'intrusion de jugements moraux dans cette analyse est immédiatement paralysante sur le plan scientifique, et que nous devons admettre à priori ici de rester quoi qu'il en coûte attachés à la stricte objectivité du chercheur. En effet, le fonctionnement de la transaction vénale qui s'établit entre un producteur, un éditeur, un modèle, un revendeur, un annonceur, et son client supposé, implique que soit poussée le plus loin possible la "dépersonnalisation" des interprètes féminins. La femme n'est pas le "sujet" d'un scénario, mais la chose à jouir.

 

                   Il en est cependant de la pornographie comme du jeu (et c'est là sans doute que se concentrent les plus grandes difficultés d'écriture) en ce qui concerne le rattachement au réel : plus un jouet est une miniature de l'objet réel, plus il accroît l'amusement. Plus l'anecdote pornographique renvoie à des situations "plausibles" plus elle déclenche de jubilation. On comprend ainsi que la marge de manœuvre des producteurs soit bien mince et qu'il leur soit demandé en somme d'écrire des fictions impossibles, en tout cas étrangères à la vie quotidienne, où les filles sont à l'écran à la fois celles que l'on rencontre en ville, mais telles qu'on ne les rencontre jamais...

 

                   A première vue cette disponibilité inouïe interprétée par les rôles féminins dans tous les documents pornographiques se traduit à l'écran, sur le magazine, à l'écoute de la cassette, par une soumission à l'impulsivité du désir masculin, servitude qui ne doit pas être trop docile cependant, comme je viens de le dire, pour sauvegarder un minimum de "réalisme" à la situation. En termes de syntaxe maintenant, cette permissivité totale et permanente offerte par ces femmes-emblèmes se construit autour d'un codage unique de toutes les images et de toutes les verbalisations, codage qui répond à un principe que je vais nommer de "béance" féminine. La béance oscille entre la félicité et l'avidité, la vie et la mort, la béance de la bouche, la dilatation du sexe, l'ouverture des attitudes, l'exhibition provocatrice des orifices agrandis du corps féminin, charpentent l'écriture pornographique pour mieux la corrompre. Cette béance insatiable et menaçante est la prime du risque cette contrebande du désir. C'est en fin de compte -comme du reste dans le racolage- la peur de la sexualité féminine qui déclenche l'anticipation de la volupté, la conjuration de l'impuissance. Il faut qu'une femme soit ouverte ou fermée. Dans l'expérience pornographique, elle ne peut être qu'indéfiniment ouverte, mais surtout indéfiniment rejetée.

 

 

                   LE PRINCIPE DE LA REGLE DE TROIS

 

                   C'est naturellement à partir d'exemples que l'on doit pouvoir rétablir les conceptions théoriques dans un contexte réaliste.  A cette fin, je vais présenter successivement trois thèmes graphiques, chacun fortement impliqué dans l'iconographie sexuelle, en tentant de montrer comment le changement d'écriture fait progressivement glisser l'image du secteur esthétique à la dimension incontestablement pornographique.

 

                   La bouche est donc notre premier exemple et le dessin (1) nous est vraisemblablement familier tant l'utilisation standardisée du visage est commune à de très nombreux messages publicitaires. Dans cet exemple, la mimique est particulièrement inexpressive, mais c'est une option "marketing" ce n'est pas une nécessité. Ce qui doit être respecté ici en tout cas, c'est une totale neutralité émotionnelle, le mannequin étant invité, si j'ose dire, à "singer" à gros traits certaines caractéristiques féminines selon le produit à faire valoir. L'imagination des publicistes est infinie, mais sur une courte période de temps leur fidélité nécessaire les rassemble sur telle ou telle tendance d'écriture des messages, ajoutant à la transparence de l'image précédente soit une note d'humour ou de sensualité, des artifices vestimentaires, voués déjà à une subtile érotisation du cliché. Fait extraordinaire, ce glissement n'est pas possible si la bouche reste fermée : c'est l'ouverture de la bouche dans le dessin (2) qui rend "lisible" l'intention de l'auteur d'amorcer le virage vers une certaine sensualité, même si la posture -et notamment cette bascule en avant si caractéristique de l'épaule- et les décors vestimentaires, appartiennent à des registres expressifs sans ambiguïté. A bouche fermée, ce cliché n'explique pas les mêmes empreintes "subconscientes" qu'en ayant recours à un indice au moins aussi fort qu'une posture plus délibérément obscène, mais ce serait alors au risque de trahir l'intention du dessinateur. L'ouverture de la bouche est donc assez suggestive pour porter à elle seule, sans danger de vulgarité, l'exhibition du modèle exhibition qui va rester dans des limites convenables tant que le regard est effacé, et, comme je vais le montrer, tant qu'une autre attitude ne vient rappeler la fonction alimentaire de la zone buccale. Le dessin (2) est-il "érotique" ? Sans nul doute, du fait de cette ouverture des lèvres, accentuée ici, si besoin était, par une légère inclinaison de la tête sur l'épaule, posture si puissamment évocatrice de tendresse et d'apaisement qu'elle appartient au répertoire universel de l'Art Erotique.

 

                   Comment, partant de là, gravir les échelons qui nous séparent encore de l'image pornographique, comment "pornographier" la bouche ? Il faut à la dérive précédente ajouter d'autres signes, suggérer d'autres tabous, et à ce stade 3 donc, impliquer obligatoirement le regard et la fonction érogène des lèvres. Ce qui est étonnant dans le 3è dessin, c'est qu'il représente en effet ce passage si subtil de l'image sensuelle du visage féminin à la représentation conventionnelle de la séduction. Le maquillage prend ici une réelle importance, non pas seulement en décorant la face, mais en accentuant surtout la morphologie du regard. C'est parce que le modèle provoque le désir de capter son regard que le "message" sort du cadre des représentations anonymes précédentes. L'esthétique perd alors petit à petit sa subjectivité sereine pour amorcer une illumination beaucoup plus suggestive : la bouche, utilisée ici de tous ses muscles dans une mimique de baiser à la fois sollicité et interdit, lance au galop l'imaginaire et le désir ; la frontière est franchie.

 

                   La sexualité ne peut être soupçonnée cependant à partir d'indications de cette qualité, et il faut prévoir d'autres appels fantasmatiques, évoquer des images beaucoup plus violentes. Le dessin (4) y répond en partie en suggérant sans ambiguïté enfin le rôle de la bouche dans le plaisir. L'orifice entre ouvert prend toute sa mesure sensuelle puisqu'il est dessiné dans une attitude à la fois dévorante et succulente. Voici du reste le deuxième signe de l'écriture pornographique de la bouche : l'illustration de ses fonctions "digestives". Sucer, lécher, saliver, laper, avaler, sont autant de représentations buccales qui, associées à l'ouverture des lèvres et à la proximité de l'"aliment", contribuent à féconder la dérive pornographique du visage. Il va sans dire en ce qui concerne le dessin (4) que l'évocation juteuse du plaisir qui macule la joue, le fruit et la main, est un renforcement inouï de la subversion de l'image.

 

                   Le 5è dessin est en définitif une illustration pornographique, présentant trois signaux : l'ouverture des lèvres, la captation du regard du lecteur, la succion de l'objet phallique ; je pose comme théorème de l'écriture pornographique que toute représentation qui sollicite un tel grade doit comporter au moins trois signes de la série anatomique qu'elle illustre. Le répertoire de tels signaux n'est pas extensible à l'infini puisqu'il contient une douzaine d'indications au plus par thème. C'est la force de ces signaux qui est modulable en fonction de la mode et de la structure d'une société, et non la cible. Ici même, à titre d'exemple, la bouche s'est vue en quelque sorte tout au long de cette série de cinq dessins confisquée progressivement toutes fonctions non-dévorantes, et entourée d'office d'objets et de coup d'œil manifestement "racoleurs" : l'amateur n'en demande pas plus, le contrat pornographique est rempli.

 

                   Le sein n'est pas, si j'ose dire, un "bon objet" pornographique, sans doute à cause de ses solides attaches symboliques, qui de tout temps, l'ont allié aux mythes incorruptibles de la fertilité et de la vie. La dépravation de ses représentations n'est pas impossible cependant, mais elle implique, comme précédemment, l'introduction dans le graphisme d'au-moins trois signaux caractéristiques de la terminologie pornographique.

 

                   La forme du sein est naturellement un des premiers leviers de sa "vulgarisation". En (5) par exemple, le galbe de la glande n'est ni renforcé ni masqué et l'authenticité anatomique de telles lignes la protège contre toute utilisation frauduleuse.

L'ouverture du vêtement est à peine encourageante car la taille des mamelons fait incontestablement appel à l'esthétisme d'une beauté juvénile. Il n'y a qu'un seul itinéraire pour avancer vers l'obscénité et il emprunte la déformation et la caricature. C'est l'apanage de la bande dessinée aujourd'hui de représenter le sein de façon "monstrueusement" agressive et cette métamorphose appartient sans aucun doute au registre pornographique. On le retrouve dans ce 7è dessin ici même, mais son impact est encore mesuré car aucune autre signalisation ne vient en renforcer la tonalité. La bouche est légèrement ouverte certes, mais le regard est absent et le corps libéré de tout artifice vestimentaire "classé X". A la limite, le collier pourrait-il engager l'amateur à plus d'émotion, mais l'ensemble ne fait pas le poids : ce n'est pas encore un document pornographique.

 

                   L'illustration la plus intéressante à observer est, comme l'ai indiqué pour la bouche, celle qui marque incontestablement le virage vers l'écriture du corps féminin prostitué. La noblesse du sein oblige le réalisateur à avoir recours à des artifices de composition particulièrement forts pour neutraliser les défenses inconscientes du spectateur. Le 8è dessin répond tout à fait à de tels impératifs en plongeant le modèle dans un clair-obscur de nature à débrider l'imaginaire. L'"érotisme" de l'ensemble est indéniable, mais la taille des seins, les manipulations suggérées, l'ouverture implicite du sexe, l'inclinaison de la tête, font déjà appel à des stéréotypies sexuelles implicitement provocantes. C'est sans doute l'ambivalence de telles images qui a nourri le débat aussi stérile qu'illogique entre "érotisme" et "pornographie". En réalité, l'illustration (8) contient un signe majeur de la série pornographique (ici la taille des seins) mais un seul seulement, ce qui en fait en quelque sorte une œuvre inachevée.

 

                   La "bascule", on le voit, ne peut s'obtenir qu'au prix d'un enrichissement de l'image. En (9) les atouts sont tombés, et le lecteur redécouvre des indications familières : décor vestimentaire apéritif, ouverture de la bouche, attitude complaisamment accueillante du corps. Le regard échappe encore à la convoitise de l'amateur, mais l'intention d'inciter à la débauche imaginaire est indéniable. Pourtant il n'est pas question à ce stade d'impliquer le modèle dans une procédure fallacieuse, ou si l'on veut, de reprocher au dessinateur une certaine hypocrisie, non, la pornographie ne "passe pas" ici, même en coulisses, parce qu'il faut compter avec la "règle de trois". Trois indices, au moins, je le répète, sont nécessaires et suffisants pour faire jouir le regard masculin de la métamorphose pornographique de la féminité.

 

                   Sans geste obscène, sans représentation des pratiques sexuelles proprement dites, la figure (10) est cependant un document pornographique, puisqu'on y lit simultanément, la fixité du regard, l'hypertrophie du sein et l'exhibition du sexe. L'artiste en reste là à son tour, sans ajouter de détail vestimentaire ou d'ouverture de la bouche, comme s'il convient -de façon extraordinairement intuitive- de ne pas surcharger inutilement le dessin : le contrat est acquitté.

 

                   Les fesses sont incontestablement convoitées par l'amateur, mais leur pornographisme n'est pas si aisé que cela parce qu'il faut leur créer coûte que coûte un environnement plus subversif encore que la simple reproduction anatomique. Le réalisme graphique est du reste un problème voisin de la "règle de trois", à savoir que l'"efficacité" subversive d'un document est en raison directe de la fidélité de ses représentations. La scène pornographique est peut-être fondée sur l'utopie, mais elle doit être plus "vraie" que nature. Quoi qu'on en dise la vérité naturelle des fesses laisse... à désirer, et c'est leur habillage qui les sauve de la débâcle esthétique.

La mode et les magazines féminins ont permis une certaine "banalisation" du sous-vêtement et de l'anatomie secrète féminine (cliché 11), mais c'est au prix d'une obéissance scrupuleuse aux goûts du jour et surtout, d'une "normalisation" des formes et des attitudes.

 

                   Il faut dire qu'en ce qui concerne l'arrière-train les risques de faux-pas sont considérables : le plus petit pli de tissu, la moindre ombre portée à l'échancrure fessière, et l'image change de camp. Le rétrécissement spectaculaire des surfaces d'étoffes vouées à la protection de la pudeur à beau se confirmer de générations en générations, la pratique du nudisme a beau se démocratiser, il reste toujours (cliché 12) possible de jouer à cache-cache avec le voyeurisme. Ni érotisme ni pornographie, ce racolage du regard est à portée de tous, il fait partie du paysage urbain en somme, lorsque la mode inspire aux filles le "jean" collant ou les jupes miniaturisées. Comme précédemment donc, la montée en grade d'une image toute simple du corps féminin est tributaire de cette "usure" quotidienne de l'œil : l'érotisation d'une représentation est composée d'un alliage de nature à surprendre le lecteur à l'inverse, à l'étonner. C'est bien la vocation ici (13) de cette posture, de la succion du pouce, la beauté des traits, que de capter l'attention du client, distrait mais surtout blasé et saturé. C'est la béance du pli fessier qui devient ainsi le signe révélateur absolument indispensable à la dépravation de l'image féminine. Elle fait supposer alors l'ouverture de l'orifice génital et déplace avec une force irrésistible le centre de gravité de modèle.

 

                   Somme toute, l'érotisation graphique s'appuie sur un mécanisme de préméditation, sur une anticipation de la jouissance. La complicité qui s'établit ainsi entre l'auteur et le client peut être très puissante car il serait faux de penser que seules les images authentiquement pornographiques sont à même de produire ce travail imaginaire. L'exemple (14) est particulièrement élogieux pour des formes incomplètes de souillures de l'exhibitionnisme, des formes moins explicites de provocation, laissant libre cours à l'improvisation. L'écriture "érotique" est ainsi vouée à une nécessaire collaboration entre l'artiste et l'amateur ; l'œuvre est par essence inachevée, destinée à être non pas restaurée mais bien ciselée inlassablement par l'acquéreur ; elle n'est qu'une matrice ou qu'une boussole et sa valeur esthétique est fonction de son pouvoir à susciter des voyages imaginaires. Même "perverties" par l'usage de signaux de la série pornographique- comme ici (14) en termes de postures, de béance, de vêtements et accessoires- la barre de l'obscénité n'est pas franchie parce que l'œuvre impose un effort de lecture, une collaboration, un "dialogue" avec le lecteur. Dialogue est en effet le mot fort dans toute cette affaire.

 

                   L'image pornographique ne fait pas autant d'histoires et n'a ni les moyens ni l'intention d'inviter l'amateur à engager de longs et pénibles efforts d'imagination : la pornographie est un flagrant délit de jouissance. Dernier exemple de cette série, la 15è image ne répond-t-elle pas à cette vocation ? Trois signalisations caractéristiques viennent ici encore créer l'effet attendu : la captation du regard, l'impudeur de la décoration vestimentaire, la béance implicite et opulente du sexe. La clientèle n'en demande pas plus et chacun, de l'artiste au censeur, sait à quoi s'en tenir.

 

 

                   L'AMOUR EN PLUS

 

                   Au terme de ma démonstration, il est évident que l'éclairage que je porte sur l'écriture pornographique n'en élucide que très partiellement les règles, mais l'important est d'apporter la preuve que des règles existent. En parcourant désormais le catalogue des messages pornographiques, des plus simples (l'image isolée du corps féminin comme précédemment par exemple) aux plus compliqués, c'est-à-dire à tous ceux qui traitent du "rapport sexuel" et de ses infinies désordres, il faut s'attendre à retrouver les mêmes principes d'architecture. Certes, le support audiovisuel risque de compliquer l'analyse des textes, mais les documents pornographiques de l'an 2000 ne résisteront pas plus au décodage que les films maisons closes des années 30. C'est du reste à toute l'Histoire de l'Art qu'il faut faire allusion car l'étude des poteries Incas (pour ne citer qu'un exemple) nous démontre à plusieurs siècles de distance que les artistes savaient à quoi s'en tenir en matière de représentations turgescentes de la sexualité.

 

                   Le vrai dilemme, celui qui risque de faire piétiner les recherches, c'est celui de l'amour. Aussi surprenant que cela paraisse, l'amour peut-être partagé dans un scénario pornographique sans en "gâcher", si j'ose dire, la nécessaire vulgarité. La tendresse vient couronner l'obscénité, elle ne la réhabilite pas. Preuve que la pornographie n'est pas synonyme de "misère sexuelle" ou de complot contre l'amour, preuve que la pornographie tient un langage tout à fait original. La compréhension d'une telle mésalliance est un défi scientifique parce que la Morale n'y trouve pas son compte, mais la Sexologie y joue sa réputation.

Jacques Waynberg


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