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Sexualité et VIH

 Docteur jacques Waynberg*

 

 

Ce n'est que depuis peu que les patients atteints par le VIH confient spontanément leurs problèmes de sexualité à leur médecin. Il est vrai cependant qu'ils ne sont pas très nombreux encore à oser affronter de vive voix cette dimension importante, mais qui demeure tabou, de leur vie privée. Il est admis aujourd'hui que cette recrudescence d'interpellation du corps médical sur ce chapitre mal aimé de la prise en charge des IST tient pour l'essentiel à l'efficacité des protocoles thérapeutiques qui permet de recouvrer un état général suffisamment satisfaisant pour aspirer à une reconquête de la joie de survivre…Il faut donc s'attendre à ce que cette tendance se renforce dans l'avenir, rendant plus problématique l'impréparation des praticiens à accueillir ces nouvelles demandes d'assistance médicale à la sexualité, et plus utile que jamais un enseignement postuniversitaire spécifique de sexologie clinique.

L'expérience pilote actuellement en cours au Service des Maladies Infectieuses de l'Hôpital St-Louis à Paris (Prof. Jean-Michel Molina) permet de disposer les premières balises d'un vaste domaine d'explorations  ultérieures :

1.      objet et des limites de la sexologie de pratique généraliste ;

2.      approche épidémiologique des effets délétères du VIH sur les affects et les   comportements liés au sexe ;

3.      première évaluation de la spécificité des protocoles "patients VIH".

 

 

 

 

Quels modèles cliniques en sexologie ?

 

1. L'amorce d'un recadrage de la nomenclature des symptômes énoncés en consultation devient désormais nécessaire pour redéfinir l'objet et les limites de la pratique. Qu'est-ce qu'une dysfonction sexuelle, à l'aulne des premières mutations spectaculaires de l'arsenal thérapeutiques ? Quelles représentations doit-on privilégier pour interpréter ces échecs de la vie sexuelle et affective ? S'agit-il de troubles du comportement ou de maladie psychosomatique ? L'organicité des défaillances fonctionnelles est plus que jamais à l'ordre du jour, mais que dire des carences psychologiques et des difficultés relationnelles ? On connaît depuis longtemps cette zone de fracture entre les tenants du "tout physiologique" et les thuriféraires de l'inconscient. Au crédit des premiers figure l'évidence de la rencontre entre le corps et ses manigances physiologiques : la chair est saine, ou ne l'est pas. Un point c'est tout. Nous sommes ici dans la perspective étiopathogénique développée par Claudius Galenus dit Galien (v.131 - v.201) à laquelle sans trop le reconnaître la Médecine moderne fait encore appel et dont le slogan peut se résumer en deux mots : expliquer et guérir. L'approche scientifique de la sexualité est née tout de même de ce déchiffrement empirique, il serait donc injuste de le dénigrer. Ce sont ses excès qui en affaiblissent la portée.

 

Le premier modèle est fondé sur la primauté de l'observation clinique, la recherche de l'organicité, l'évaluation des données physiopathologiques, et la réponse…galénique. Mais la recherche d'une réparation purement symptomatique ne fait-elle pas courir les risques de récidives et d'affaiblir la relation thérapeutique ?

 

2. Les disjonctions entre sexologie et médecine se nouent aussi autour des ambiguïtés de la consultation. Que sollicite réellement le patient ? Quel est le sens de sa requête ? En sexologie la demande d'assistance masque un écheveau d'échecs, de distorsions, de complications, de frustrations, de douleurs, de règlements de comptes, de simulations, de bénéfices secondaires… assurément illisibles avec les outils habituels de la médecine traditionnelle. Pour le praticien vigilant, répondre à des attentes purement factuelles et au besoin immédiat de performance est généralement insatisfaisant. L'emblème de cette ambivalence du désir de guérir est évidemment illustré par la prise en charge des "dysérections" : la récupération artificielle d'une rigidité pénienne est-elle synonyme de guérison ? Qu'a-t-on provisoirement réparé ? Les corps caverneux ou le mal-être d'un homme aux aguets ? Qui peut nous assurer que l'on a fait mouche sur les deux tableaux ? A-t-on songé par exemple aux patients qui sabordent leur traitement afin de nuire à leur partenaire, ou à ceux que le passé hante si fort que l'érection est plus haïssable que le bonheur  ?

 

Côté féminin la prévalence des souffrances affectives et sexuelles qui relèvent d'une assistance médicale est impossible à évaluer. L'expérience permet de supposer qu'une infime minorité de femmes franchissent le pas de la consultation spécialisée. Si l'on évoque des résistances d'ordre pudique, voire pécuniaire, pour commenter cette désaffection, il ne faut sous-estimer le peu de crédit qu'elles accordent aux protocoles curatifs proposés par les professionnels. Ce n'est pas la tentative récente de l'industrie pharmaceutique d'incorporer les "dysfonctions sexuelles féminines" dans sa clientèle (3) qui va les inciter à faire la démarche. On oublie trop souvent de rappeler l'ignorance crasse dans laquelle nous maintient encore la complexité de la sexualité féminine : comment oser proposer par conséquent un contrat de soins crédible dans un domaine qui demeure une énigme ? Bien sûr, l'émergence des thérapies comportementales a pu produire un palmarès non négligeable de succès, mais cet "art du dressage" n'est-il pas accusé à son tour d'instrumentaliser l'être humain ? On sent bien qu'acculé à choisir un système de lecture des "peines de sexes" (4) féminines, la médecine occidentale va privilégier le modèle "psychogène". Tout se passe ainsi comme si les déficiences sexuelles d'aujourd'hui ne s'expliquaient qu'au travers des traumatismes d'hier. De l'anorgasmie au vaginisme, des lacunes du désir aux dyspareunies, ce n'est pas le corps seul qui est en cause mais bien le dégoût de soi, la haine de l'autre, l'angoisse d'aimer, le refus de grandir… bref, la nausée.

 

 

La deuxième grille de lecture privilégie la subjectivité, l'organisation mentale des symptômes, leur taillant sur mesure une hypothèse dite psychogène. Mais ce choix par défaut d'un "tout psychologique", notamment confronté à la sexualité féminine… dont on ne comprend rien (et qui s'applique aussi aux hommes qui font de la résistance) ne renvoie-t-il pas les plaignants à la part maudite du sexe, à une diabolisation de l'inconscient dont l'esprit de vengeance n'est jamais assouvi ?

 

 

3. En réalité, l'objet de la sexologie, c'est la fonction érotique, ou dénommée de façon plus prosaïque le rapport sexuel. Le "sujet-supposé-malade" se conjugue au pluriel, et le pluriel commence à deux. La plainte révèle la plupart du temps une mésaventure de couple, la défaite d'un projet amoureux, la faillite du dialogue avec autrui, même si elle emprunte pour s'exprimer en consultation des "mots de passe", une terminologie conforme à la nomenclature médicale. Se focaliser sur les vicissitudes de ces réseaux de communication érogène - à l'instar des"zones érogènes" dont la médecine se porte caution - n'écarte pas à la légère les deux étapes précédentes - recherche de l'organicité et bilan de santé mentale - mais elle pose comme principe que c'est lorsque la médecine décrète que "tout va bien" que la sexologie peut commencer à s'exercer.

Une étape historique absolument cruciale est franchie dans les années 1970 par William Masters (5) lorsqu'il préconise la prise en charge conjointe des deux "associés" au même handicap sexuel, aux deux partenaires d'une même volonté (soi-disant) d'y trouver remède… De ce point de vue, il devient factice et iatrogène d'être comptable en préjudices, torts et responsabilités individuels, c'est du couple (amants ou époux) dont il faut tenter de réparer les rituels. On mesure les difficultés et les résistances que ce modèle de prise en charge "triangulaire" soulève auprès de praticiens formés et rompus à l'approche duelle de leurs patients. Le fait de prendre en considération d'emblée la solidarité pathogène du duo en souffrance représente l'idée force de la consultation sexologique moderne. Mais prolongeant son raisonnement novateur, Masters réfute aussi l'isolement du thérapeute, sa partialité en fonction de son genre (autrement dit, qu'il se méfie du "transfert") et propose une méthode plaçant en face du couple de patients un couple de "consultants". Cette cothérapie est à la base des procédures les plus originales d'écoute et d'accompagnement sexologiques.

 

 

En sexologie le modèle clinique qui sert de gabarit aux diverses aliénations de la sexualité s'écarte de la logique individualiste pour privilégier une approche globale de leur étiologie. La souffrance sexuelle est une somme de symptômes disparates, irréductibles à la seule approche anatomophysiologique. Mais à mi-chemin entre la psyché et le corps morcelé, le praticien peut-il raisonnablement espérer couvrir le champ de l'érotisme et de l'amour ?

 

   

Le non-dit de l'orgasme

 

1. Les neurosciences sont encore bien muettes à l'égard des "accidentés du sexe". Faut-il regretter que l'imagerie biomédicale peine encore à nous montrer comment agit le cerveau quand on est heureux ou malheureux ? Un jour viendra où il faudra faire appel aux scientifiques pour disséquer les émotions et les sentiments, où le paramétrage de la vie privée sera standardisé, "formaté", uniformisé…en attendant des échéances aussi redoutables, ce sont les poètes et les philosophes qu'il faut écouter.

 

  La sexologie est unique en son genre parce qu'elle a pour usagers, sauf exception, des sujets en bonne santé, mais malheureux. C'est une médecine de luxe qui prescrit des promesses de luxure. Ses remèdes  ne servent à rien d'autre qu'à permettre de mieux jouir. Le concept de guérison est chamboulé : si ce qui fait mal ce n'est pas l'impuissance mais la privation de jouissance, la récupération purement "phallique" des érections est un demi-succès. Or chez nombre de praticiens avertis et "éthiques" (accordant une priorité à l'accueil des couples, attentifs et respectueux, fraternels…) prédomine encore un réflexe de dérobade quant à connaître en détail les modes d'accès à l'orgasme de leurs patients La consultation de sexologie, certes, consiste à solliciter des aveux sans violence, à dévoiler des secrets d'alcôve sans voyeurisme, mais il faut tout de même savoir à quoi ça sert et qui en a besoin pour jouir de ce raccommodage des sexes.

 

 

 L'opacité des troubles sexuels est encore affaire de silences quant à la question de la jouissance, celui de la Science et celui des patients. Il faut admettre sans fausse pudeur que la sexologie soit une médecine de l'orgasme. La notion de guérison lui est donc étrangère. Le dépannage réussi de l'appareil génital ne relève que de la réparation de l'outillage destiné à fabriquer de la jouissance.

 

 

2. Pour finir, le plus important est d'observer que toute réflexion sur la sexualité aboutit à constater que l'être humain se trouve à mi-chemin aujourd'hui entre le robot et le singe. La vie sexuelle humaine est héritière d'un quota d'animalité véritablement "impensable" mais qui est bel et bien aux racines du mal qui s'exprime dans tout ce répertoire "clinique" de souffrance du jouir. La part du singe fait jouir les hommes en quelques secondes et prive les femmes d'orgasme vaginal… parce que la Nature n'en a que faire de ces récompenses pour que naissent des enfants. En sexologie désormais, le centre de gravité de l'entretien se déplace vers l'histoire, le vécu, le manque, la mémoire, la hantise, le besoin de jouir. Toutes les approches précédentes ne sont pas inconciliables avec cette plongée dans le ressenti, mais elles restent désespérément en périphérie, loin de ce qui fabrique de l'humanité dans l'homme (6) c'est-à-dire de l'extase à partir des corps. La consolidation des organes une fois acquise, il n'y a plus rien à voir, à penser, à posséder des corps des patients. Vient l'étape noble, enfin, de l'exploration de leur imaginaire, de l'évaluation de leur potentiel érotique et du talent mis en œuvre pour en faire partager la magie par amour ou par besoin…

 

 

 Si la sexologie renonce à fixer des normes c'est parce que l'érotisme qu'elle a pour objet est l'emblème de la subjectivité ; mais sa vocation de repenser la jouissance - qui la rapproche plus de l'Art que de la Médecine - met les praticiens au pied du mur de leur propre érudition, et face à leur propre conception de la liberté.

 

 

VIH et fonction érotique

 

1. Les plaintes masculines des patients séropositifs s'expriment avec le même vocabulaire qu'en sexologie générale : les "mot de passe" les plus fréquents qui poussent à la demande d'entretien sont impuissance et baisse de libido. Pourtant il est habituel de penser que l'infection à VIH n'est pas une maladie sexuellement transmise comme les autres, que cette pandémie agit de façon inhabituelle sur les sexualités, sur les personnes, sur les représentations. On constate qu'elle peut inhiber les comportements en renforçant les interdits et la culpabilité, ou qu'à l'inverse elle les déchaîne de façon très pulsionnelle. De surcroît pour nombre de consultants l'annonce de la séropositivité ne réactive-t-elle pas les "vieux démons" de l'identité homosexuelle, légitimant une demande de soutien psychologique ? Les dysfonctions sexuelles masculines impliquant le VIH sont-elles donc hors de la nomenclature sexologique générale ? Un "facteur temps" inédit paraît aussi s'ajouter à la liste de ces paramètres étiologiques singuliers : les défaillances en question se révèleraient de façon cyclique, s'interposant dans les diverses négociations de la vie privée par phases de répits et d'ingérence pénible. Est-ce lié à la biographie "amoureuse" des patients, à la succession d'intervalles de ruptures déprimantes et de périodes de rencontres au rythme d'histoires sans lendemain ou de relations plus durables ? Sûrement, mais est-ce si original ? On ne peut pas sous-estimer les effets d'un autre biorythme, celui des effets iatrogènes supposés des traitements successifs, ainsi que celui tout aussi énigmatique des phases d'aggravation et de rémission de l'infection.

 

Le diagnostic d'organicité des dysfonctions alléguées n'est ni plus complexe à établir ici, ni plus redoutable à annoncer que dans toutes les autres pathologies qui compromettent la fonction érotique : la symptomatologie fonctionnelle n'est jamais totalement objectivée, laisse en suspend les mêmes zones d'ombre, de non-dit, rappelle le praticien à toujours plus de modestie par rapport à la pertinence de ses explorations, fait courir les mêmes risques d'étalonnage factice, de rappel des normes, et réduit le rôle de la subjectivité à une psychologie de comptoir. Il en est toujours ainsi dans toutes les souffrances liées au sexe, qu'il s'agisse en premier lieu des séquelles du vieillissement physiologique, d'échec de la procréation médicalement assistée, des suites de violences, d'IVG ou des graves blessures de l'image de soi endurées par les amputés, les cancéreux,  les grands brûlés… La spécificité de ces consultations d'infectiologie VIH n'est donc pas de nature clinique, elle est d'ordre sexologique, ou pour être plus précis, de nature érotologique : c'est la confrontation entre VIH et orgasme qui met hors-la-loi la prise en charge traditionnelle des patients séropositifs, ce n'est pas la gravité du pronostic.

 

 

La somatisation des pannes sexuelles masculines, à majorité homosexuelles, s'inscrit a priori dans les protocoles conventionnels de recherche étiologique. La logique de la pensée médicale y retrouve ses repères, mais pas forcément le patient qui persiste à croire non sans raison que sa souffrance n'est pas comparable à une nomenclature connue.

 

 

2. Afin de comprendre l'entreprise de démolition particulièrement rude provoquée par le VIH il est utile de revenir un instant sur les modes d'organisation de la fonction érotique. Schématiquement, la sexualité à but non lucratif (s'entend ici sans projet prémédité de procréation) se doit d'être l'instrument d'une relation interpersonnelle qui met en jeu trois étapes : la pulsion instinctive, biologique, primaire, irrépressible du besoin d'éjaculer ; le désir, illustré pas la "phase liquide" de l'excitation, au comble de l'émotion et des effusions sentimentales ; et la demande, (fig. 1.) qui implique le passage à l'action, aux aguets de toutes les variantes possibles et imaginables de consentement, de compétence, de secret, de jeu, de dépit, de délire, de joie…et de prise de risques.

 

En sexothérapie de pratique généraliste, les symptômes dysfonctionnels qui nous sont confiés impliquent le plus souvent la défaillance d'une, voire de deux constantes de cette trilogie. Les exemples de ces cas d'école sont des classiques, de la mésentente conjugale, de "l'éjaculation précoce", l'affadissement des besoins lié à l'âge ou des carences affectives des personnes seules, par exemple. Or, les patients atteints par le VIH vont "creuser l'écart" avec tous les autres cas de figure de ce morne répertoire des saccages de l'amour : la sexualité est ici profondément déséquilibrée parce que l'atteinte VIH traverse les trois états de la fonction érotique, des besoins "physiques" aux élaborations mentales, des éclipses du désir aux conduites à jouir. Cette déstabilisation globale de la dynamique érogène est caractéristique du vécu de la séropositivité. Les récits des patients le traduisent en terme de déficit fonctionnel dont les stigmates sont trompeurs. Rien de plus tentant en effet que de préjuger d'un état dépressif réactionnel devant les signes d'isolement affectif, d'inadaptation identitaire, d'abstinence sexuelle ou au contraire de consommation "addictive" de rencontres anonymes, par exemple. Au-delà du sexe, c'est le corps masculin qui est enlaidi, et au-delà du corps défiguré c'est la virilité qui est abîmée.

 

Besoin 
Désir
Demande

 

 

 

 

 

 

Fig. 1 : La fonction érotique fait circuler en continu trois constantes : la libido, pulsion primordiale génétiquement programmée (le besoin), l'émotivité et la motivation (le désir) et les conduites encadrées par la ritualisation socioculturelle (la demande). Waynberg, 1984, 1994.              

 

 

L'expérience montre qu'il faut repenser l'étiologie des troubles sexuels masculins en poussant l'interrogatoire jusqu'aux limites de l'estimation subjective du "besoin vital" de jouir. Cette évaluation du potentiel érotique individuel, emblème de la structure de personnalité, est fondamentale pour apprécier le pronostic de la prise en charge sexologique.

 

 

3. Chez la femme contaminée, il est courant d'accueillir l'annonce d'une "baisse du désir" : symptôme-phare d'une érosion beaucoup plus douloureuse de la vie quotidienne ? Certes. Comme l'angoisse de performance purement génitale - si caractéristique des demandes masculines - n'est plus de mise ici, j'admets que la symptomatologie fonctionnelle n'a peut-être plus qu'un rôle d'appoint pour motiver la demande de parole. Je ne dis pas que les aveux d'une absence d'orgasme, d'une dyspareunie récente, d'une asthénie ou de difficultés relationnelles par exemple, sont des jérémiades à n'entendre que d'une oreille, au contraire, ils imposent de déployer rapidement une attention accrue pour en dévoiler l'organisation occulte. Posons-nous la question de savoir comment parvenir au-delà du vocabulaire de la plainte à désigner l'agent pathogène qui pollue en amont la fonction érotique. S'agit-il d'une carence du "besoin" à l'instar des fiascos masculins ? La séropositivité produit-elle chez la femme une symptomatologie hors nomenclature, comme on l'a montré chez eux ? Oui, si la "règle de trois" (besoin-désir-demande) est toujours plus ou moins perturbée chez toutes les femmes en "échappement orgastique", le VIH accroît considérablement la dégradation de leur potentiel érotique.

 

Ici aussi, le corps des femmes subit une blessure narcissique angoissante, mais pour certaines d'entre elles des facteurs culturels s'ajoutent encore au tableau pour en aggraver les empreintes : faut-il rappeler que la majorité des femmes hétérosexuelles contaminées sont originaires des caraïbes et d'Afrique subsaharienne, en proie à des conditions de vie souvent précaires, tant sur le plan économique que conjugal ? Mais au-delà de particularités domestiques, ce qui va être éprouvé par toutes les femmes, c'est que les sévices sexuels collatéraux de l'infection portent atteinte à leur identité. En effet, au travers de l'enlaidissement de leur image, des entraves à engager ou maintenir une vie de couple, et surtout des hypothèques prises sur le désir de maternité, c'est leur féminité qui est "bafouée, niée, et menacée par le triple stigmate du corps suspect, dangereux et abîmé" pour citer Irène Théry (7).  

 

           

Chez la femme, l'intériorisation refoulée et humiliante d'une déchéance de son rôle social, emblème de la féminité, est plus invalidante que la survenue des pannes sexuelles rapportées en consultation.

 

 

Quelles stratégies de prise en charge ?

 

1. La nouveauté de l'accueil des plaintes d'ordre sexuel de la part de patients séropositifs connus de longue date de leur médecin et la gravité inhabituelle de leur effets secondaires sur l'équilibre psychique et l'image de soi, inspirent avant tout des propositions de prudence thérapeutique. Il est utile de rappeler le principe de réserve qui guide la pratique sexologique en désignant ce qu'elle n'est pas avant d'en énoncer les stratégies. La démarche sexologique ne se superpose pas à l'accompagnement psychologique qui "travaille" autour de la verbalisation des affects après l'annonce de la séropositivité ; elle n'aide pas non plus à résoudre les bouleversements de tous ordres qui touchent la famille ou les proches mais privilégie la consultation simultanée des personnes qui vivent en couple ; le sexologue ne se substitue naturellement pas au médecin traitant dans la gestion des prescriptions thérapeutiques ni des consignes de prévention. Autres critères d'exclusion du champ de la prise en charge sexologique : les dysfonctions sexuelles liées à des états psychiatriques chroniques ou aux phases terminales de la maladie.

 

 

La tentation est grande d'investir le savoir médical dès l'annonce d'une plainte d'ordre sexuel ; au déni d'autrefois il ne faut pas substituer un vain acharnement : entre la sexualité "impossible" et la sexualité "interdite" l'interligne laissé disponible à l'action thérapeutique est bien modeste.

 

 

2. Il est permis de conclure que la séropositivité à VIH a des effets pervers inédits sur l'ensemble de la chaîne de montage de la vie érotique des homme et des femmes contaminés, et ce, bien au-delà de ce que l'on connaît dans toutes les autres dysfonctions sexuelles liées à des pathologies organiques. Où est la différence ? C'est l'alliance incurable entre l'opprobre d'une contamination "vénérienne" et la déchéance de l'image sociale de soi, qui induit un travail de sape du besoin de jouir. Le déni de jouissance est au cœur de la problématique d'inhibition de la communication érogène. Or, ce qui est surprenant c'est que les stratagèmes d'évitement de l'angoisse s'expriment sur tous les modes disponibles d'activité sexuelle, des plus restrictifs aux plus "délirants" ; la conséquence de tels constats inhabituels c'est l'obligation de "poser" sa réponse thérapeutique non plus au niveau de l'assistance pharmacologique à l'érection, ou en termes d'incitation à soigner une mycose vaginale, par exemple, mais à hauteur de la question clé du besoin de jouir. Pour qui voulez-vous jouir ? Qui a besoin de votre érection ? Comment allez-vous jouir de cette érection recouvrée ? Qui tient à vous faire jouir ? Jouir pour quoi faire ? A quoi ça sert ?...

 

En coulisses, ces questions pièges font le siège d'interrogations sur les thèmes indicibles de la virilité et de la féminité. C'est un point essentiel. Ailleurs, la "réparation" artisanale des symptômes sexuels n'est qu'une instrumentalisation précaire de la demande. Face au VIH il faut aller bien plus loin, bien plus haut, et poser la question du dégoût comme épicentre du séisme qui a dévasté l'identité de l'être. Enfin voici le maître mot, l'agent contaminateur de l'inconscient, l'Ovni qui vient de la moiteur des sexes, le "serial killer" du désir : le dégoût de soi, la répugnance d'autrui. La nausée est au commencement de la décrépitude des sexualités, et c'est pour en vaincre l'atmosphère morbide que les patients font appel au seul registre émotionnel capable de lui résister : la violence. Se faire violence en se privant de jouir. Faire violence aux autres en les contaminant. Le tout dans un climat absurde de désespérance à pouvoir sortir un jour de ce dégoût de vivre dans ce corps là… Non, l'aide sexologique n'est pas vaine ; elle le serait je le redis, avec une vision à court terme de la frigidité ou de l'impuissance ; mais en plaçant les entretiens sous l'angle du besoin d'être un homme, d'être une femme, sexuellement actif pour soi-même avant tout, n'a-t-on pas plus de chances de restaurer ce qu'il faut à ces patients de narcissisme pour qu'ils recouvrent leur humanité ?

 

La sexologie est un humanisme. Comme l'infection à VIH atteint les patients jusqu'aux limites extrêmes de leur identité sexuée, leur prise en charge répond à la loi du tout ou rien : c'est en développant la question du dégoût que l'on peut espérer atteindre le besoin de jouir et par lui restaurer la fonction érotique, ciment de l'identité de la personne.

 

 


Docteur Jacques Waynberg
Directeur du Diplôme Universitaire "sexologie et santé publique"

UFR Lariboisière Saint-Louis - Université Paris VII
Directeur de l'Institut de sexologie
57, rue Charlot - 75003 Paris
tel. 01 42 71 10 30
waynberg@club-internet.fr

 

 

 

   Notes

 

(1) Alain Giami, Patrick de Colomby : La pratique de la sexologie en France, résultats d'une enquête nationale. Rapport INSERM Unité 292 - 1999.

(2) Edouard Toulouse (1865-1947) fonde la première société savante sexologique le 10 juillet 1931 sous le titre d'Association d'Etudes Sexologiques ; il convient de rappeler aussi la fondation en 1956 de l'association de La Maternité Heureuse à laquelle le nom de Marie Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994) est particulièrement attaché, et en 1961 celle de la Société Française de Sexologie Comparée sous l'égide de Georges Valensin (1902-1987), ou encore l'oeuvre de Jean Dalsace (1893-1970).

(3) L'industrie pharmaceutique est accusée dans l'édition du 3 janvier 2003 du British Medical Journal de transformer, avec la complicité de médecins, des troubles sexuels féminins de nature diverse en une nouvelle maladie à des fins commerciales. Le Monde du 9 janvier 2003.

(4) En référence à l'ouvrage remarquablement érudit de Gérard Zwang : Histoire des peines de sexe, Maloine, 1994.

(5) William Masters, Virginia Johnson : Les mésententes sexuelles, Robert Laffont, 1971. Visionnaire, de notoriété mondiale, Masters est décédé le 16 février 2001, injustement oublié des nouvelles générations de sexothérapeutes, comme si l'humanisme devait céder le pas à l'idéologie capitaliste.

(6) L'humanité de l'homme, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Sojcher, éditions Cercle d'Art, 2001. L'ouvrage jette des ponts entre science et philosophie, nature et art, interprétation multiple et contradictoire du passé et du devenir de l'humanité.

(7) Séropositivité, vie sexuelle et risque de transmission du VIH, ouvrage collectif de la collection Sciences Sociales et Sida, édité par l'ANRS en septembre 1999.

            
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