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William H. MASTERS


thérapeute inspiré et pédagogue politiquement correct

 

Deux dates illustrent symboliquement le destin de William H. Masters : 1966 et 1993. La première correspond à la publication de son premier livre et au lancement d'une notoriété mondiale, emblème d'un "rêve américain" sexuellement révolté et utopique.  La seconde annonce le naufrage de l'image de marque du couple étalon : Masters et Johnson divorcent, il a 77 ans. Sa disparition huit ans plus tard ne va laisser que quelques traces dans la mémoire de ceux qui l'ont personnellement côtoyé ; pour les autres, bien plus nombreux, la perte de Masters n'est pas une privation. Cet oubli si prompt et si injuste est intéressant d'analyser, non pas comme preuve de l'ingratitude des disciples envers le maître, mais pour marquer la distance qui nous éloigne de plus en plus de cette étape fondatrice de la sexologie contemporaine.

Certes, Masters a fait de larges copies de ses prédécesseurs tant au sujet de ses recherches anatomiques que pour standardiser ses protocoles thérapeutiques dans le cadre de la cothérapie – l'exemple type étant celui de l'éjaculation prématurée emprunté à James Semans (10) – ses outils statistiques sont peut-être discutables, ses recommandations peuvent paraître un peu simplistes,  mais l'oubli dont on l'affuble à tout l'air d'un règlement de compte avec ses challengers. Nul doute par ailleurs, que les temps ont changé, que la pudibonderie a repris ses droits, que le conservatisme anglo-saxon a refait surface, et que la pandémie de VIH est passée par-là… mais l'absence de considération posthume doit alarmer les tenants d'une sexologie humaniste : ce qui se joue dans cette amnésie c'est l'annonce d'une main mise de technologies anonymes et des enjeux économiques de l'industrie pharmaceutique. La "surmédicalisation" de la pratique met donc en péril le précepte fondamental de la sexologie de Masters, à savoir la primauté de la communication érogène sur la "guérison" du symptôme. deux visions radicalement opposées d'une même discipline, deux sœurs ennemies, inconciliables, un affrontement idéologique à engager pour que Masters ne soit pas mort pour rien.

William Masters est décédé le 16 février 2001, à Tucson en Arizona, à l'âge de 85 ans, des suites irrémédiables de sa maladie de Parkinson. Cet homme, dont le patronyme associé à celui de sa compagne Virginia Johnson devient un substantif populaire ( du "Masters et Johnson", comme on dit du "Frigidaire" ou un "Bic"…) disparaît sans fleurs ni couronne, ignoré de ceux qui lui doivent pourtant des pans entiers de leur carrière. Durant plus de 20 ans, des années 70 à 90, ils fut l'auteur le plus cité au monde : l'oubli qui entoure son départ est l'occasion de réfléchir non seulement sur l'évaluation de son enseignement, mais plus encore sur l'évolution de la sexologie contemporaine. Masters phénomène de mode ou étape charnière de l'histoire de la sexologie ? Masters emblème d'une "middle-class" capricieuse ou précurseur d'une modernisation de la recherche et des protocoles thérapeutiques ? La distance qui nous sépare aujourd'hui de cette époque triomphante offre sans doute la possibilité de trancher, en abordant successivement le contenu de l'œuvre de Masters et ensuite, son destin idéologique.

Genèse d'une volonté de savoir sur la sexualité

 

La biographie de Masters est à envisager en recadrant son parcours dans le contexte puritain de l'après-guerre aux Etats-Unis. Né en 1915 à Cleveland dans l'Ohio,  il engage un cursus universitaire en Médecine qui l'oriente dès 1943 vers la biologie de la reproduction. Sa qualification en gynécologie-obstétrique est acquise en 1951. Entre 1948 et 1955 Masters signe de nombreuses publications dont les plus remarquées concernent l'infertilité, le thème avant-gardiste du traitement substitutif de la ménopause, et surtout en 1955, en association avec son confrère W. M. Allen,  la description du syndrome qui porte désormais leur nom et qui décrit les lésions traumatiques d'origine obstétricale des tissus ligamentaires qui soutiennent l'utérus… Bref, un auteur qui fait autorité au niveau international dans le champ de la plus stricte orthodoxie de l'obstétrique de l'époque.

Mais l'année "historique", c'est 1954. Des biographes avisés ne vont pas tarder à expliquer pourquoi Masters change subitement de cap, et s'engage dans l'étude anatomo-physiologique des stimulations érogènes chez l'adulte. Douze années de compilation d'observations cliniques et d'explorations paracliniques de l'excitation sexuelle et de l'orgasme, d'expérimentations et d'interviews, pour aboutir à l'événement éditorial que représente en 1966 la publication de Human Sexual Response (7).  En réalité, la curiosité de Masters pour la question sexuelle émerge dès 1950, vraisemblablement stimulée par une onde de choc médiatique prémonitoire, à savoir, la sortie du premier "Rapport Kinsey" en 1948  :  Sexual Behavior in the Human Male (5).  Le second recensement de Kinsey et de ses collaborateurs, orienté sur le vécu sexuel féminin, intitulé Sexual Behavior in the Human Female (6) est publié en 1953, et fait la "une" de la presse mondiale. A cet exemple de succès unanimement salué, se superpose en 1949 la réédition de l'œuvre magistrale d'un autre gynécologue-obstétricien, authentique pionnier de la sexologie américaine des années 30, Robert latou Dickinson : Atlas of Human Sex Anatomy (2).

 

Il est donc important de noter que Masters n'innove pas : il y a déjà eu des précurseurs dans ces approches empiriques et instrumentales des zones érogènes – notamment au travers de l'extraordinaire talent de dessinateur et de sculpteur de Dickinson – ce qui propulse la "copie" de Masters au devant de la scène, c'est qu'elle est produite au moment opportun. En intellectuel avisé et sensible à l'évolution des courants d'opinion, Masters rompt avec l'enseignement de l'obstétrique et s'investit désormais dans l'étude de la sexualité "en amont" de la fécondité. Mais comme toujours dans les retours que l'on peut opérer sur le passé, il est bien difficile aujourd'hui de faire le décompte des motivations d'un auteur, des emprunts qu'il récupère et des enjeux dont il va lui-même être l'objet… Pour le profane, Masters est le fossoyeur du puritanisme victorien et du sectarisme freudien en prônant l'unicité de la fonction orgastique féminine ( réhabilitant par conséquent le potentiel érogène du clitoris ), mais pour les mouvements féministes radicaux qui militent pour la parité des sexes, Masters est une caution irremplaçable. Fin 1960 aux Etats-Unis, si Masters n'avait pas existé, on en aurait inventé le sosie…

 

Sans mettre en doute l'honnêteté de son investissement professionnel, ses recherches s'inscrivent donc dans un contexte social et politique qui les valide d'office. Finalement, Masters peut être considéré comme l'emblème de l'âge "baroque" de la sexologie, un âge d'or au point de rupture consommée avec la tradition anglo-saxonne, héritier de prédécesseurs tout aussi engagés que lui, mais malchanceux parce que trop en avance sur leur temps. Il est vrai que l'époque a radicalement transformé les mentalités et l’inventaire des tabous. Trop brutalement sans doute, comme la génération suivante va le constater, mais l'heure des sanctions n'a pas sonné lorsque le monde entier apprend à lire les oracles de Masters à propos de l'orgasme. De plus, ce qui marque vraiment le degré d'évolution des représentations d’ordre éthique c'est la transparence de cette "expérimentation humaine" d'un nouveau genre… Sur le moment, cette franchise n'est pas apparue comme une conquête digne d'intérêt : c'est aujourd'hui, avec le recul d'une trentaine d'années - et la réflexion qu'impose l'humiliation d'un naufrage -  qu'il est possible de mesurer la modernité de l'entreprise. Kinsey, vingt ans plus tôt, n'a jamais livré ses sources. Il a interrogé plus de volontaires sains que Masters auquel il a littéralement tracé la voie, mais on n'a aucune trace de sa pratique quotidienne plus "palpable" (1).  Symboliquement du reste, il est assez curieux de se souvenir que l'Université de Bloomington n'a longtemps consenti à l'héberger, ses collaborateurs, et les archives qui allaient devenir les plus riches du monde, que dans de modestes locaux en sous-sol… Kinsey fut le sexologue de l'ombre ; Masters, un enquêteur au su et au vu de tous.

 

Les femmes sont des hommes comme les autres

 

Quelles sont les conclusions de ses observations qui dérangent aujourd'hui ? Quel risque de subversion leur reproche-t-on au point de tenter de les effacer de la mémoire collective ? La réponse tient en une phrase : le fameux cycle décrivant toute expérience érogène (excitation-plateau-orgasme-résolution) est identique chez l'homme et chez la femme. Ce n'est donc pas tant l'étude de la sexualité durant la grossesse ou chez des sujets très âgés qui alimentera la polémique, mais bien l'intrusion iconoclaste de Masters dans le système de pensée misogyne d'obédience freudienne, qui fonde la norme de la grande majorité des américains "éduqués". Bien que d'authentiques explorations neurophysiologiques soient inaccessibles – et elles le sont encore aujourd'hui – la compilation d'observations purement visuelles des zones érogènes va composer une sorte de "géographie" sexuelle, dont les variations tiennent aux différences anatomiques des organes génitaux masculins et féminins, mais sont en grande partie superposables d'un sexe à l'autre dès lors que l'on se place du point de vue psychophysiologique. Autrement dit,  la fonction "orgasmogène" humaine est un processus global qui implique vraisemblablement la mise en jeu d'une régulation cérébrale identique chez l'homme et chez la femme lors de sa phase finale.

 

 En réalité, on sait aujourd'hui que la physiologie de la fonction érotique est loin d'être comprise, confrontée notamment à l'extrême variabilité de l'orgasme féminin, la labilité de ses phases réfractaires, l'ubiquité de ses "zones gâchettes". Cependant les 10 000 orgasmes examinés par Masters en douze ans ont au moins le mérite d'offrir une sépulture au mythe du clitoris résidu honteux d'un phallus magnifié par une civilisation patriarcale. Les féministes applaudissent. Les conservateurs attendent de prendre leur revanche. En 1966 en effet, difficile d'aller à contre-courant, de mettre son veto à l'émergence des communautés hippies  (mouvance "love and peace" violemment opposé à l'Amérique de Johnson qui a déjà envoyé quarante mille jeunes se battre au Viêt-Nam) ou de faire face aux revendications identitaires des minorités noires et des communautés homosexuelles : une rébellion sexuelle est en gestation, il faut donc attendre qu'elle accouche de sa progéniture pour agir… "L'anarchie" libertaire durera exactement quatorze ans, jusqu'à l'élection de Ronald Reagan à la Présidence des Etats-Unis en 1980, rétablissant les valeurs sures de l'Amérique traditionnelle.

 

Toutes proportions gardées, du point de vue historique, les péripéties de l'héritage de Masters rappelle les vicissitudes de la Sexologie germanique sous la République de Weimar, puis son extinction violente dès l'arrivée du pouvoir national-socialiste le 30 janvier 1933 (11). Les tractations juridiques d'Hirschfeld et consorts en faveur d'une dépénalisation de l'homosexualité par exemple, inscrivaient la démarche militante dans le droit fil de l'engagement politique. Même s'il s'identifie au profil de l'Américain moyen, consciencieux au travail, et précautionneux en famille, il faudra attendre le témoignage de ses proches pour savoir si Masters prenait bel et bien la mesure de la récupération  politique de ses recherches, du moins à l'époque de leur publication. On comprendra mieux cette notion de "glissement" idéologique entre normalité et normativité, autrement dit entre l'expérience et ce qu'elle signifie, en mettant en perspective les deux "rapports" de Shere Hite (3,4). Pour cette militante féministe l'engagement militant est explicite et ses deux énormes enquêtes, "prouvant" que la masturbation est le comportement érogène normalement préféré des femmes et des hommes qu'elle a interviewés, entrent immédiatement en conflit avec ses détracteurs, parce que c'est une tentative de détournement normatif. Pour Masters, qui est parfaitement intégré dans le sens des courants d'opinion dominants, ses affirmations ne contiennent aucune menace… sur le moment ; on règlera son compte plus tard, quand le corps social redeviendra frileux et pudibond, annulant mes malentendus d’une révolution sexuelle inaboutie.

 

Le défi thérapeutique

 

Chacun sait que l’héritage de Masters ne se borne pas à ses compilations d’observations anatomophysiologiques, et que sa notoriété immédiate a dressé aux côtés de l’homme de laboratoire scrupuleux, une stature de thérapeute particulièrement inventif. Or, il faut bien reconnaître que même cette dimension manifestement inspirée de son oeuvre est en grande partie ignorée aujourd’hui. Pour tous ceux qui ont fréquenté la Fondation de Saint-Louis et partagé son enseignement, cette tentative d’amnésie collective au lendemain de la disparition de Masters est évidemment une déception. C’est aussi un motif de réflexion. Après avoir tenté de comprendre pourquoi Les réactions sexuelles n’est plus un ouvrage à la mode, il faut maintenant s’appliquer à comprendre pourquoi Les mésententes sexuelles (8), paru en 1970, ne l'est plus non plus.

 

Le trait de génie de Masters c'est d'avoir imaginé que l'approche thérapeutique des désordres de la sexualité était un prolongement naturel, voire incontournable, de son travail d'inventaire. En d'autres termes, il ne s'est pas contenté de recenser des courbes de rythmes cardiaques et des pulsations du plancher pelvien lors de l'orgasme, ses longues interviews l'ont immergé aussi dans le vécu au quotidien de la sexualité, avec ses émotions et ses difficultés. C'est la dimension "médiatique" des pulsions sexuelles qui l'a impressionné dans les aveux des volontaires qui participaient à ses recherches, d'où ce postulat absolument fondamental de la sexologie moderne : tout symptôme déficitaire ou immodéré de dysfonction érotique est l'indice d'un contentieux relationnel, faisant au moins jeu égal avec les troubles psychologiques ou somatiques individuels. Par conséquent, faire face à une demande d'aide dans un contexte qui dépasse les limites conventionnelles de la relation médecin-malade n'est possible qu'en inventant une stratégie de prise en charge totalement novatrice. Masters a donc métamorphosé la thérapeutique sexologique en plaçant la barre très haute, en amont du vécu corporel, à hauteur de la communication érogène du couple qui devient par conséquent l'interlocuteur privilégié.

 

C'est en 1959, après cinq années de recherches purement factuelles que Masters sent le besoin d'être accompagné par une collaboratrice, et répond à la candidature spontanée d'une psychologue en quête d'emploi : Virginia E. Johnson. Elle est née en 1925, s'est mariée à 25 ans, a deux enfants et vient de divorcer. Confrontée au style ostensiblement "positiviste" du laboratoire de Masters, Virginia Johnson apporte une dimension humaniste et chaleureuse. Le protocole du monitoring des observations s'affine mais surtout, le projet thérapeutique prend forme : les acquis expérimentaux doivent pouvoir être réintégrés en clinique à condition de les "mettre en scène" dans un travail de "relecture" des pratiques amoureuses.

 

Sur le fond, l'essentiel de ce qui charpente le processus d'accompagnement des couples est centré sur une "focalisation sensorielle" du langage corporel – le fameux sensate focus – étape cruciale de réadaptation à la fois affective et comportementale. Qu'il s'agisse de défaillances érectiles ou d'"éjaculation prématurée", de "préorgasmie" ou de troubles de la libido, l'étape éducative sensorielle est donc obligatoire, et concerne les deux acteurs impliqués à part égale dans le projet de guérison… En ce qui concerne la forme du protocole de soins, chacun se souvient de l'effet d'annonce que provoque la "ritualisation" du dispositif de cothérapie : un couple de thérapeutes, face au couple de patients, lors de séances quotidiennes, durant un "stage résidentiel" de deux semaines à l’hôtel … L'ouvrage pilote Human Sexual Inadequacy (8) s'appuie ainsi sur le bilan de la prise en charge de 790 dossiers, dont 44 seulement concernent des célibataires. La majorité des motifs de consultation gravite autour des insuffisances érectiles, des troubles de l'éjaculation, des dysfonctions de l'orgasme, des dyspareunies et du vieillissement.

 

Le crépuscule des utopies

 

S'il y a une affirmation d'injustice dans l'ingratitude des successeurs de Masters à son égard, il faut en attribuer les motifs à deux catégories de faits : les premiers tiennent à la personnalité même de Masters et à sa popularité, les seconds à l’évolution des idées et des pratiques en sexologie depuis la fin des années 90.

 

J’ai fait allusion plus haut aux raisons d’ordre conjoncturel de la disgrâce prématurée des schémas anatomophysiologiques de Masters ; en ce qui concerne sa méthode thérapeutique, l’analyse de son déclin fait figure de "rançon de la gloire" d'un pionnier solitaire et jalousé. Seul, Masters l'est vraiment depuis 1956, c'est-à-dire depuis le début de son engagement en sexologie : Kinsey meurt cette année là, à 62 ans, poussant son œuvre à pleine vitesse et lui-même s'épuisant à la tâche. En faisant très court on peut dire que le vide laissé par une disparition aussi brutale va faire basculer dix ans plus tard les bénéfices du triomphe inachevé dans le giron de Masters… Les jalousies s'aiguisent d'autant mieux que Masters n'est pas un universitaire, que ses recherches se font dans un cadre non institutionnel, subventionné par des fonds privés, que son staff est limité à une douzaine de personnes dont Virginia Johnson et Robert C. Kolodny sont les plus connus, et qu'en fin de compte si le couple "mythique" fait beaucoup d'émules, l'effectif des équipes de cothérapeutes réellement formés à la Fondation reste insuffisant pour créer un mouvement qui soit en mesure de lui succéder.

 

Dès 1983 des critiques virulentes mettent en cause la rigueur méthodologique des expérimentations,  l'authenticité des statistiques, la manipulation des résultats thérapeutiques. Malgré leur remarquable travail de synthèse sur les comportements homosexuels (9) publié en 1979 – à la fois descriptif et à visée clinique, comme précédemment – en 1988, l'intrusion alarmiste de Masters et Johnson à propos de la sous-évaluation de la contamination par le VIH par les autorités sanitaires ne sera pas tolérée… or il est clair aujourd'hui que les données épidémiologiques ultérieures leur donneront raison, mais sans les réhabiliter pleinement. Bien sûr qu'il y a des sélections arbitraires dans cette œuvre ( faiblesse des données sur les conduites minoritaires et les violences conjugales, par exemple ), bien sûr qu'il y a des carences scientifiques dans ces observations ( comparées aux données actuelles sur la physiologie de l'érection, les expériences de Masters paraissent bien désuètes ), bien sûr qu'il y a un élitisme pécuniaire peu déontologique dans le choix des couples admis au "stage"… mais le motif principal de la détérioration de son "image" dans la mémoire collective tient à un facteur plus fondamental, véritable marqueur d'une nouvelle conception de la sexologie    en ce début de XXI° siècle : la "techno-médecine" qui s'annonce ne peut concevoir l'écoute des plaintes subjectives des patients que sur le ton anecdotique. Les chimiothérapies des dysfonctions sexuelles – inaugurées dans l'impuissance dès 1984 par les premières injections in situ de produits vasoactifs, par exemple – permettront de faire l'impasse sur l'accueil du couple, la surenchère des performances immédiates vont concurrencer aisément la durée incertaine des prises en charge verbales d'autrefois.

 

Toute la question est donc de savoir si à défaut de "sujet" souffrant on ne court pas le risque de déshumaniser la sexologie, de la diluer dans la mondialisation d'intérêts économiques… mais comme la tentation est si forte de s'abandonner à la magie des traitements miracles, il n'y a pas d'autre issue que de tourner le dos à Masters, que cette utopie là aurait mis en colère.

 

Ce qui est intéressant dans l'événement qui réunit les professionnels de santé publique aujourd'hui, venant les uns et les autres d'horizons différents, c’est de pouvoir rappeler que tous nos repères, nos outils de communication, notre enrichissement culturel, et notre vie quotidienne, ont effectivement plus évolué en cinquante ans qu'au cours des deux siècles précédents. Si ce sentiment de modernité confortable nous offre une vision assez homogène du monde, elle ne doit pas masquer les divergences qu'elle accroît entre les peuples, et son incapacité à vaincre l'emprise des superstitions et des intérêts corporatistes.

 

Si la mondialisation de la culture occidentale est l'une des nombreuses conséquences de la réorganisation géopolitique du monde dès 1946, il faut donc se méfier de tout ramener à ce repère historique, aussi spectaculaire soit-il : dans les sciences humaines les anniversaires s'inscrivent dans une continuité, chaque époque s'imprime dans le présent, au même titre qu'une couche de sédiments géologiques permet la lecture de l'histoire du sol, étape par étape. Cette généalogie est particulièrement présente en matière de sciences humaines, où l'enchaînement des concepts et des enjeux moraux s'inscrit dans un "éternel recommencement".

 

L’Histoire des civilisations atteste que les comportements sexuels sont soumis à l’arbitrage de la collectivité (instances politiques et hiérarchies religieuses) avant d’être représentatifs d’un destin singulier. Notre société contemporaine n’échappe pas à la règle. En ajoutant  à ces tutelles traditionnelles les promesses d’une garantie sanitaire, la normalisation des plaisirs est soumise à un patronage sécuritaire de plus en plus austère. Au terme d’un siècle de prophylaxie antivénérienne et de 50 ans d’efforts éducatifs, le bilan est sujet à controverse, illustrant la complexité de l’ajustement des impératifs de protection sociale au respect des libertés individuelles.

 

Confrontés au niveau d’exigence prôné par les pouvoirs publics, les constats sur le terrain son inégaux et parfois décourageants : prévalence des MST, grossesses chez les mineures, comorbidité VIH-toxicamanies, baisse de l’espérance de vie des liens conjugaux, violences sexuelles ou désinformation des jeunes… sont autant de défaites qui inspirent une réflexion critique qui se déploie en trois étapes, tant il est vrai que ces 50 années exemplaires ont du en réalité amortir bien des chocs, subir bien des manœuvres de récupération, que je propose de schématiser sur trois plans.

 

1950 : Hollywood fait main basse sur l’éducation

Il est utile de rappeler que l’après-guerre est marqué sur le plan de l’évolution des mœurs par l’irruption du cinéma américain comme étalon de la modernité. Cette incitation à l’éveil des libertés individuelles atteint surtout la jeunesse, qui sert de cible et d’emblème du retour à l’espérance de prospérité et de joie de vivre. Ce sera cependant pour une génération d’adeptes de James Dean et de Nathalie Wood une période de transition ambiguë, car le conservatisme des idées n’est pas encore entamé. En France, la même inadaptation des outils éducatifs aux appétits de la jeunesse subit les mêmes revers en termes de santé publique. Mais c’est tout de même sous cette poussée libérale nord-américaine – documentée par les « révélations » de l’enquête pilote sur les comportements sexuels publiée par Alfred Charles Kinsey – que des initiatives d’éducation populaire sont engagées dans les médias (à l’actif des pionniers de la sexologie française, de Pierre Vachet à Georges Valensin) et à l’école (notamment dans les établissement privés) pour deux décennies.    

 

 

 

1970 : l’utopie révolutionnaire

L’intégration dans un même creuset idéologique, du rejet des icônes du pouvoir colonial et de la dictature du capital, et de la vulgarisation des psychologies humanistes, accrédite des nouveaux courants de pensée à l’échelle du monde occidental. A cet égard le mythe d’un « mai 68 » typiquement français est un leurre démagogique particulièrement stérile : le concept de « globalisation » d’une pensée unique est déjà à l’œuvre dans cette effusion de liberté sexuelle qui atteint presque toutes les couches sociales et qui butte sur les contre-forts des dogmes religieux. Cet affaiblissement des censures morales oblige les institutions à légiférer, comme chacun sait, sur les questions touchant à la contraception, l’interruption de grossesse, mais aussi l’information sexuelle ou la pornographie… Si ces avancées ont atténué  les discriminations des minorités atypiques (homosexuelles ou féministes par exemple) et ont permis au corps social de passer le cap d’une surenchère individualiste, leur ambition a été révoquée dès 1984 par l’irruption de la pandémie du sida qui a balayé dans l’imaginaire collectif les progrès des dernières « trente glorieuses ».

 

1990 : la sexualité malade de la médecine

En reprenant du service comme au début du siècle, sur ordre de mobilisation générale face aux nouveaux périls vénériens, le corps médical s’est engagé dans une bataille ingrate : sauvegarder les bénéfices acquis, s’impliquer à fond dans la lutte contre la maladie et collaborer aux actions d’une veille sanitaire généralisée. Il est chaque jour plus évident que la tâche est inachevée. Pour commenter ces déboires et la persistance des risques (contaminations, grossesses, etc.) l’hypothèse habituelle consiste à incriminer les errements de la recherche ou la timidité des campagnes d’information ; une hypothèse plus avancée renvoie à l’idée qu’en faisant main basse sur la sexualité les médecins en orchestrent une simplification illusoire. Je dirais que le zèle impliqué dans la promotion du préservatif va de pair avec le plébiscite du Viagra : des considérations économiques et corporatistes gauchissent les enjeux d’ordre sanitaire et pédagogique. Le concept de « fracture sociale » est un douloureux rappel à l’ordre. La présomption « d’innocence », au sens d'une docilité bienveillante, des divers acteurs de la « chaîne sexuelle » est une illusion. C’est dans le partage des savoirs et l’interdisciplinarité des interventions, dans la critique des appétits financiers et des arrières-pensées politiciennes, mais aussi dans le respect des sensibilités confessionnelles et des choix personnels, qu’une éthique de la prévention et de l’éducation sanitaire peut être validée.

 

Eduquer ou guérir ?

Comment conclure de façon à la fois réaliste et constructive ? La pédagogie à la vie sexuelle est pavée de bonnes intentions… depuis qu'elle est devenue le prototype d'une promesse de liberté sexuelle. Or, la liberté intégrale est précisément à l'opposé de tout projet éducatif. Si le bilan est aujourd'hui si peu flatteur c'est parce que cette ambiguïté n'a pas été levée : tout en s'impliquant dans des promesses de bonheur, tout en suggérant que l'abandon des préceptes moraux qui fondent notre civilisation est une subversion présentable, "l'éducation sexuelle" s'est simultanément dotée de messages de persuasion anti-conceptionnels, anti-vénériens, anti-septiques, anti-viraux….anti-sexuels, qui n'ont atteint que les jeunes, qui savent faire semblant d'obéir, et  les imbéciles qui sont le plus souvent chastes et dociles. La foule des anonymes ne s'y est pas reconnue.

 

Puisque notre culture craint la débauche, condamne l'exhibition des désirs, ne tolère l'expression de la jouissance que chez les poètes, codifie les émotions contre-natures dans une langue de bois, ignore l'avidité érogène du dégoût et de la violence… il faut abandonner une fois pour toute ce marché de dupes : l'éducation sexuelle n'est pas une pédagogie de l'amour. Il faut aboutir au clivage définitif entre vie privée et vie publique. A chacun ses responsabilités. Aux clercs, aux praticiens, aux juristes, aux parents, de s'impliquer dans les arcanes des conduites individuelles ; à l'Etat, de rappeler à tout un chacun que les comportements sexuels relèvent de sa tutelle, surplombant dans sa Constitution laïque les préceptes confessionnels. S'il est urgent d'instruire et de prévenir des "dangers" qui menacent les ignorants et les novices, "l'éducation sexuelle" à venir ne doit  plus rien concéder à la démagogie et ne se consacrer qu'à deux tâches : une information médicalisée, scientifique, objective, scolaire au sens le plus strict du terme, et une éducation civique, rappelant la Loi, les textes, les principes, les institutions, et les raisons qui produisent une discipline normative des comportements. 

Jacques Waynberg


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